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Ó Jean Hervé Daude

Les couvre-chefs en pierre de lave rouge des moai, appelés pukao, représenteraient des turbans andins, les llautu.

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N. B. Les analyses et les photographies présentées dans cette section sont sous droits d'auteur et proviennent des livres publiés par Jean Hervé Daude.

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Depuis des temps immémoriaux, sur la côte ouest sud-américaine, les habitants du plateau andin ont eu besoin de se protéger la tête des rayons du Soleil brûlant en cette région. Le port d'un turban enroulé autour de la tête est une tradition présente depuis plus de 1000 ans sur la côte ouest de l'Amérique du Sud. Le turban était en effet relativement répandu dans les populations pré-incaïques. De nombreuses statues ou têtes sculptées découvertes dans les ruines de Tihuanaco arborent d'ailleurs ce turban.

Bien qu'il ait changé avec le temps en ce qui a trait à certains détails, ce couvre-chef a toujours été confectionné la même façon, soit un morceau de tissu enroulé un grand nombre de fois autour de la tête. La quantité considérable de laine nécessaire à la confection du turban, bien supérieure à ce que nécessite une simple pièce de vêtement, en faisait un objet de prestige.

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Dessin d’une ancienne poterie découverte sur une île du lac Titicaca lors de fouilles effectuées par des chercheurs de l’Université de Helsinki. L'andin représenté par cette poterie portait le llautu.

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Grâce aux propos et aux dessins du chroniqueur Guaman Poma, nous savons qu'à l'époque des Incas les vêtements de l'Inca suprême et de la Coya (son épouse) ont variés suivant les époques. Cependant, l'insigne le plus important de la majesté impériale a toujours été le llautu, un ruban en laine de vigogne, enroulé plusieurs fois sur la tête, certains l'ayant même surnommé le " ruban impérial ".

." De sa capitale, la ville de Cuzco, l'Inca gouvernait l'Empire avec l'aide d'un " conseil royal ", comprenant un groupe de sélect représentants de Tawantinsuyu des quatre grandes divisions territoriales. Une des plus célèbres vignettes de Guamán Poma montre l'Inca avec son Conseil. Au premier plan, est le dirigeant avec son insigne royal qui permet de l'identifier comme le Zapan Inca, la grande autorité. Sur sa tête est le llautu, un cingulum tissé dans des fils de laine de différentes couleurs, et le masqa paycha, un gland de laine fine qui a été cousu sur le llautu et qui retombe sur le front. Deux grandes plaques (arrondies) d'oreille, très certainement en or, proclament son rang suprême. "

Ce turban, ou llautu, était tellement important pour l'Inca suprême qu'il était même momifié avec.

Les membres de la famille royale et les nobles portaient aussi ce llautu. L'Inca suprême se distinguait par son llautu multicolore, alors que les autres membres de la famille royale et les nobles devaient porter un llautu d'une seule couleur déterminée par leur rang.

Avec la permission de l'Inca suprême, le port du llautu pouvait être étendu à d'autres élites et personnes. Aussi, de simples paysans anoblis pour leurs actions émérites pouvaient obtenir ce privilège. Parfois, l'Inca suprême accordait aussi ce droit à des membres de tribus alliées. Ainsi :

" Selon Garcilaso, après sa victoire contre les Chanca, Viracocha Inca, pour remercier ses alliés Quechua de Cotapampa et Cotanera, leur permit de porter le llautu et de se faire percer les oreilles comme le font les Incas . "

Selon Beuchat, l'Inca suprême aurait de même accordé aux Orejones, sa troupe d'élite constituant une véritable caste de guerriers, le privilège de porter le llautu, de la même façon qu'il leur aurait permis de se faire percer et allonger les oreilles.

" Les Orejones avaient le droit d'utiliser certains insignes, tels que de se faire percer les oreilles et d'y accrocher de lourds ornements afin d'agrandir les lobes d'oreilles, d'où le nom qui leurs a été donné par les Espagnols. Ils avaient aussi le droit de porter les cheveux courts encerclés par une bande de laine de lama (le llautu). "

On retrouvait d'ailleurs sur les champs de batailles un grand nombre de soldats qui arboraient le llautu.

" La grande masse des soldats était habillée dans le costume particulier de leurs provinces, et leurs têtes étaient couvertes d'une sorte de turban ou de rouleau de différentes couleurs, appelé le llautu, ce qui produisait un effet gai et animé. "

Il semble donc que le port du llautu était un privilège accordé suivant les mêmes règles que celui de se faire percer et allonger les lobes des oreilles, ces deux privilèges allant probablement de pair.

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À l'Île de Pâques

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Le pukao des moai

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Mis à part les quelque moai qui ont été remis en place au prix de nombreux efforts lors de la restauration des ahu sur lesquels ils reposaient autrefois, aujourd'hui, tous les autres moai sur le pourtour de l'Île de Pâques sont couchés, la plupart du temps, face contre terre. Cependant, à l'époque des tous premiers contacts avec les navigateurs européens, ces moai étaient encore tous debout et la plupart étaient surmontés d'un grand cylindre de pierre rouge, appelés pukao.

Cook mentionna d'ailleurs à la suite à son passage à l'Île de Pâques, que les statues érigées sur les ahu avaient sur leur tête un grand cylindre de pierre d'une couleur rouge qui était parfaitement sculpté en rond.

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Ces pukao provenaient de Punapau, une carrière où la pierre avait la caractéristique d'être rougeâtre. Certains d'entre eux atteignaient des dimensions impressionnantes, parfois même jusqu'à deux mètres et demi de diamètre et deux mètres de hauteur.

La présence des pukao sur les moai est un élément intrigant sur lequel plusieurs auteurs se sont penchés. Métraux rapporte que pour Palmer, le mot hau aurait été employé pour décrire ces cylindres et qu'il voudrait dire chapeau. Il rapporte aussi que Jaussen mentionne plutôt qu'il s'agirait du mot pukao et que selon Roussel, le pukao représenterait une couronne.

Métraux n'est cependant pas d'accord avec ces définitions et interprétations et considère que :

" Le sens original de pukao est chignon. Le cylindre avec un bouton a peut-être été une tentative de représenter les cheveux longs attachés sur la tête avec un grand chignon (pukao), une mode très courante sur l'Île de Pâques. "

Lavachery, pour sa part, conclu à la représentation d'une couronne de cheveux. Stephen Chauvet n'était pas de cette opinion et mentionne même que Lavachery avait conclu à la représentation d'une couronne de cheveux de façon gratuite puisque rien ne semblait appuyer ses dires. Pour lui, tout au contraire, il s'agirait de toute évidence d'un couvre-chef. Il n'appuie cependant pas plus son opinion que Lavachery.

Routledge, quant à elle, considérait aussi qu'il s'agissait d'un chapeau :

" Le chapeau a peut-être été un signe de rang, les guerriers de Tahiti portaient un certain type de chapeau comme une marque spéciale de distinction. "

La question ne semble plus prêter à controverse de nos jours. Selon l'opinion la plus répandue, ce cylindre représenterait la coiffure des moai, à l'image de la coiffure des Pascuans de l'époque. En effet, ceux-ci remontaient leurs cheveux sur leur tête, les attachaient ensemble et laissaient ensuite retomber le surplus de cheveux sous la forme d'un petit parasol.

Coiffure que portaient les Pascuans à l’époque de la découverte de l’Île

Pour notre part, nous ne voyons cependant aucune ressemblance entre les chignons que portaient les anciens Pascuans et les immenses pukao, même schématisés. Ainsi, nous avons bien du mal à faire le lien entre ces cheveux ramassés sur la tête et retombant sous la forme d'un petit parasol et les immenses pukao. Ces derniers sont très massifs et dépassent tout autour de la tête et surtout vers l'avant du moai. Métraux soulignait d'ailleurs lui-même que cette projection du pukao vers l'avant posait quelque peu problème à son interprétation du pukao comme étant un chignon.

Personne ne semble avoir accordé une signification symbolique au pukao. Métraux conclut même, qu'il considère que ces cylindres seraient une tentative d'ornement des moai et qu'ils constitueraient une amusante touche purement décorative.

Nous croyons cependant que c'est là faire fie un peu rapidement du caractère sacré des statues.

Les Pascuans devaient certainement avoir une bonne raison pour se donner autant de mal pour réaliser des moai en deux énormes blocs de pierre de couleurs distinctes plutôt qu'en un seul. En effet, tout comme les moai, après avoir sculpté les pukao dans la pierre, il fallait beaucoup d'efforts et d'ingéniosité pour les transporter jusqu'aux ahu, d'autant plus qu'ils provenaient d'une autre carrière située à plusieurs kilomètres de celle d'où on tirait la pierre des moai. Il fallait par la suite tout autant d'efforts et d'ingéniosité supplémentaire pour installer ces énormes masses de pierre sur la tête des moai; de surcroît, ils étaient assemblés par le procédé des tenons et mortaises, procédé aussi utilisé pour la construction de l'ahu Vinapu.

Les Pascuans disposant d'une carrière de pierre rouge auraient-ils sans raison particulière décidé d'ajouter des pukao rouges aux moai, un processus compliqué en deux étapes, exigeant un énorme surplus de travail ?

L'acceptation de ce surplus de travail s'expliquerait selon nous par le besoin d'insister fortement sur cet ornement de tête.

Ce type de statues surmontées d'un cylindre est inconnu dans tout le reste de la Polynésie. Le terme même de pukao n'a aucune signification en polynésien. Cependant, le terme puka en avait une chez les Incas. En effet, puka en langue Quechua, signifie " rouge ". Pourrait-il y avoir un rapport entre ce mot inca et le fait que les pukao de l'Île de Pâques soient tous rouges ?

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Extraits de : ÎLE DE PÂQUES - L'empreinte des Incas, JHD, 2013.

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