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Ó Jean Hervé Daude

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La légende des moai qui marchaient à l'Île de Pâques auraient, vraisemblablement, une origine inca.

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N. B. Les analyses et les photographies présentées dans cette section sont sous droits d'auteur et proviennent des livres publiés par Jean Hervé Daude.

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CHAPITRE XI

 L’origine de la légende « Les moai marchaient d’eux-mêmes »

Nous avons pu voir que le transport des moai en position debout n’est pas crédible et qu’ils auraient plutôt été déplacés en position couchée. La légende rocambolesque à l’effet que « les moai marchaient d’eux-mêmes » est cependant intrigante. S’agirait-il, comme le suggère certains explorateurs, d’une histoire inventée par des Pascuans parce qu’ils ne savaient plus comment les moai avaient été transportés ou bien cette histoire pourrait-elle avoir une origine extérieure à l’Île de Pâques ?

Étant donné que les Incas seraient les instigateurs de la fabrication des moai sur l’Île de Pâques, il peut être intéressant d’aller vérifier si cette légende peut avoir une origine dans la tradition inca.  

Compte tenu de la perturbation occasionnée par l’arrivée des conquistadors sur la civilisation inca, nous ne savons que peu de chose concernant les détails de l’histoire de cette civilisation. Des bribes de tradition orale ont été récoltées à différentes époques, la plupart de longues dates. Cependant, dans le cadre d’une étude anthropologique récente,[1] des bribes de tradition orale, qui n’étaient pas connues jusque maintenant, ont été recueillies. L’une de ces bribes nous intéresse tout particulièrement car, curieusement, elle concerne l’histoire de pierres qui se déplaçaient par elles-mêmes pour servir à l’édification de monuments.

L’auteur de cette étude anthropologique a interrogé plusieurs andins. Ceux-ci lui ont mentionné que leurs ancêtres construisaient les murs des enclos grâce « au pouvoir » (« kallpa ») du yuya(y). Ils pensaient « deviens un mur » (« perqa tukuy ») en regardant les pierres. Suite à cette pensée, les pierres courraient et le mur se formait. Un de ces descendants incas lui a même mentionné:

« Avant, ma mère me racontait ça. Elle me disait que le grand-père de mon grand-père, ceux d’avant, non, et bien eux, ils disaient aux pierres qu’il y avait, tu sais, là où sont les moutons, “ Deviens un mur ! ”. Le pouvoir du yuyay du grand-père faisait que le mur se faisait. Les pierres courent, courent et se font mur. “ Deviens un mur ! ” et “ Loqoq, loqoq ! ” [bruit des pierres qui courent]. Les pierres courent toutes seules et deviennent un mur. On dit que c’était comme ça avant ».

L’auteur rapporte d’autres propos qu’il a recueillis au sujet des rituels qui accompagnaient la construction des maisons :

« les pierres les plus grandes qui se placent comme fondation sous les quatre murs sont dénommées « Inka » dans le langage rituel. C’est le cas également de toutes les grosses pierres. Les Qaqas croient que celles-ci sont sous le pouvoir du bâton de l’Inka. En effet, selon la tradition orale, l’Inka avait seulement besoin de bouger son bâton de commandement (« vara ») pour que les pierres se déplacent toutes seules. Les Qaqas croient ainsi que c’est le pouvoir de l’Inka qui pousse les pierres à bouger. La litanie qui accompagne la construction de la maison tente de réactiver ce passé mythique et faire que les pierres se déplacent. »

Donc, selon cette tradition orale inca, l’Inca suprême, par le pouvoir de son bâton de commandement, faisait en sorte que les pierres de fondation se déplaçaient toute seule et allaient se positionner au bon endroit. Par la suite le pouvoir du yuyay (le yuya(y) :« Penser, c’est créer ») du futur propriétaire de la maison faisait en sorte que les pierres couraient toutes seules et allaient se placer automatiquement au bon endroit pour former un mur.

L’Inca suprême avait donc le pouvoir de faire se positionner les grosses pierres de fondation, alors que le propriétaire de la future maison avait, lui, le pouvoir de faire se positionner les pierres plus petites pour ériger les murs de l’édifice. Il est intéressant de constater que l’Inca suprême disposant d’un grand pouvoir sur ses sujets, et ayant à sa disposition plusieurs corps de métiers spécialisés, était considéré comme ayant le pouvoir de faire se déplacer les grosses pierres de fondations. Le futur propriétaire avait une tâche plus modeste puisque son pouvoir concernait l’érection des murs de l’édifice.

Chez les Incas, ce pouvoir de construire des murs en se servant uniquement de la pensée a néanmoins disparu à une certaine époque. En effet, selon les propos des andins interrogés, le pouvoir du yuya(y) bien que toujours efficient aujourd’hui est moins puissant qu’autrefois. Aujourd’hui, les pensées doivent s’accompagner d’actions pour être efficacement accomplies. Par exemple, si une personne veut construire une maison solide, sa pensée ne sera pas suffisante comme du temps des ancêtres. Il devra s’appliquer à la tâche et choisir lui-même le matériel et concevoir la réalisation. Pendant la construction de sa maison, il pensera à la longévité de celle-ci. Sa pensée, accompagnée de ses actes, fera en sorte que la maison se maintiendra effectivement durant la période de temps souhaitée : « Il a tout acheté et ce faisant, il a pensé à ça. Le pouvoir de ses pensées va avec ses actions ».

On peut constater que maintenant que l’Inca n’est plus là, le simple citoyen peut encore utiliser le yuya(y) pour mener à terme son projet, mais qu’il doit fournir  un effort supplémentaire afin que son projet se concrétise. Il est fort possible que du temps de l’Inca suprême, suite aux ordres donnés par celui-ci, des spécialistes intervenaient pour mener à bien certains projets sans que le bénéficiaire n’ait à intervenir, d’où l’expression populaire à l’effet que cette tâche se faisait toute seule. Notons qu’il s’agissait surtout de grosses pierres de fondations appelées d’ailleurs « Inka », ce qui expliquerait que cela aurait été le rôle des spécialistes de les acheminer et de les positionner.

Lorsque l’Inca et ses spécialistes ne furent plus là, le citoyen fut alors obligé de participer lui-même à toutes les étapes de son projet pour que celui-ci se réalise et perdure. Sa pensée n’est donc plus uniquement suffisante, des actions de sa part sont maintenant nécessaires d’un bout à l’autre du projet, alors qu’auparavant les spécialistes de l’Inca suprême l’Inca suprême prenaient en charge certains travaux.

Donc, selon cette tradition orale inca tout ce qui ne nécessitait pas l’intervention du bénéficiaire, et qui se faisait par des spécialistes, avait la réputation de se faire tout seul.

Les descendants des Incas sur l’Île de Pâques, qui comme nous l’avons vu seraient les instigateurs des moai, auraient eu des spécialistes qui auraient pris en charge la sculpture, la direction du transport et de l’érection des moai. Il ne serait pas étonnant dans ces circonstances, étant donné que les bénéficiaires n’avaient pas à assumer cette partie du travail et la direction des opérations, mis à part de fournir la force musculaire dans certains cas, qu’une légende d’origine inca fasse mention que les moai, ayant reçu l’ordre d’un grand chef, se soient déplacés tout seul en marchant et qu’ils aient choisi de leur propre initiative leur lieu d’érection et s’y soient positionnés d’eux-mêmes.

Sur l’Île de Pâques, les moai sans jambes auraient marché, et dans l’empire inca les pierres, elles aussi sans jambes, auraient couru ! Compte tenu du lien qui relierait ces deux endroits, il semble bien possible, en quelque sorte, que sur l’Île de Pâques : les moai marchaient… parce que les pierres couraient…    chez les Incas.

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Île de Pâques - Le transport et l'édification des moai, JHD, 2013, pp. 223-226.

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