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Ó Jean Hervé Daude

Le peuple aux longues oreilles de l'Île de Pâques : des Incas  

 

N. B. Les analyses et les photographies présentées dans cette section sont sous droits d'auteur et proviennent des livres publiés par Jean Hervé Daude.

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À l'Île de Pâques les grandes statues de pierre sont, pour la presque totalité, sculptées avec de longues oreilles.

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Parmi la variété des statuettes de bois façonnées par les Pascuans, celles appelées moai kavakava, sont aussi, pour la plupart, représentées avec de longues oreilles.

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Les premiers explorateurs de l'Île de Pâques ont mentionnés y avoir vu des habitants aux longues oreilles. Ceux-ci perçaient le lobe de leurs oreilles et les étiraient afin d'y placer des pendentifs.

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CHAPITRE III

 Deux peuples sur l’Île de Pâques

Les « Petites oreilles » et les « Longues oreilles »

Comme nous l’avons vu, les Polynésiens se seraient établis à l’Île de Pâques vers l’an 1200 et l’auraient habité jusqu’à l’arrivée des premiers explorateurs occidentaux. Les Pascuans rencontrés par les premiers explorateurs avant le raid esclavagiste de 1862 semblaient effectivement, par leur apparence et leur dialecte, être d’origine polynésienne. Les explorateurs occidentaux constatèrent cependant la présence d’individus aux longues oreilles. Suivant une tradition ancestrale particulière qui était propre à certains d’entre eux, certains Pascuans, après s’être fait percer les oreilles, inséraient dans l’ouverture un morceau d’écorce enroulée faisant office de ressort pour en agrandir l’orifice; par la suite ils y inséraient des grosses vertèbres d’animaux marins. Plusieurs d’entre eux avaient même les lobes de leurs oreilles si longs qu’ils pouvaient les attacher ensemble sur leur nuque. 

La tradition orale rapporte effectivement la présence d’individus aux longues oreilles, et d’autres qualifiés de petites oreilles.

On pourrait penser que cette distinction entre les « Longues oreilles » et les « Petites oreilles » ne fait référence qu’à des habitudes ou des traditions différentes et qu’ils pourraient bien tous être les descendants de Hotu Matua considéré comme le premier roi polynésien colonisateur de l’Île.

Cependant, la tradition orale locale fait une distinction nette entre le peuple des longues oreilles et les descendants du premier roi, le peuple aux petites oreilles. Des Pascuans auraient d’ailleurs aussi confirmé à Routledge que les « Longues oreilles » seraient arrivés bien après le règne de Hotu Matua.

Il semble effectivement y avoir eu sur l’Île de Pâques deux groupes distincts avec une culture et des traditions bien spécifiques, les « Petites oreilles » et les « Longues oreilles ». La présence d’un peuple aux longues oreilles est attestée par différentes versions de la tradition orale recueillies par les différents explorateurs ou Occidentaux ayant habité l’Île.

Englert rapporte certains éléments de la tradition orale concernant l’arrivée d’un deuxième peuple sur l’Île: il décrit l’étonnement et l’attitude très respectueuse des Pascuans face à ces nouveaux venus, d’autant plus qu’ils arboraient de très longs lobes d’oreilles dont la vue provoqua des cris de stépéfaction.. Les Pascuans criaient « Epe Roroa » qui signifie « Longues oreilles ».

Toujours selon Englert, ces nouveaux arrivants avaient les oreilles percées et fortement distendues pour l'insertion de grands ornements. Différents des Polynésiens sur l’Île, ils étaient trapus et furent qualifiés de « Hanau Eepe », alors que les Polynésiens se qualifiaient eux-mêmes de « Hanau Momoko », qui veut dire hommes minces.

En 1914, lors d’une expédition sur l’Île où elle passa un an et demi, Katherine Routledge recueillie diverses traditions orales et conclut que :

The Long Ears suddenly appear on the island at a much later time.”.

« Les Longues oreilles apparaissent soudainement sur l'île à une époque plus tardive. ».

De même, William J. Thomson, suite à un séjour d’une douzaine de jours sur l’Île,  rapporte que :

The tradition continues by a sudden jump into the following extraordinary condition of affairs.”.

« La tradition se poursuit par un bond brutal dans cette suite d’évènements extraordinaires. ».

de telle sorte que :

Many years after the death of Hotu-Matua, the island was about divided between his descendants and the “Long-eared race.”.

« Plusieurs années après la mort de Hotu Matua, l'Île fut divisée entre ses descendants et la race des Longues oreilles. ».

Un peu plus loin Thomson continue en spécifiant :

The « long-ears » appear to have been a power in the land at an early period in the history of the island, thought they were eventually defeated and exterminated by the others.”.

 « Les « longues-oreilles » semblent avoir détenu le pouvoir au début de l'histoire de l'Île, bien qu’ils furent éventuellement vaincus et exterminés par les autres. ».

Bien que Métraux pensait, au départ, qu’il n’y avait aucun fondement à cette tradition orale mentionnant la présence de deux peuples sur l’Île, il a cependant par la suite élaborée une hypothèse pour tenter d’expliquer cette situation. Il pensait en effet que deux groupes différents de Polynésiens auraient pu coexister sur l’Île. Ainsi, les  « Longues oreilles » seraient venus des îles Marquises, les Marquisiens portant aussi de lourdes garnitures d’oreilles. Quant au groupe des « Petites oreilles », il serait venu de Mangareva.

Il est cependant très peu probable que les « Longues oreilles » soient des Polynésiens, d’autant plus que comme l’a si bien souligné Lavachery, aux Îles Marquises, seul endroit en Polynésie où les insulaires portaient des lourdes garnitures d’oreilles :

« (…) le genre d’ornements d’oreilles et la manière de les porter étaient entièrement différentes aux Marquises et à l’Île de Pâques. Elles n’ont de commun, à cet égard, que le percement du lobe. ».

En effet, aux Marquises les oreilles étaient tout simplement percées mais leur lobe n’était pas agrandi comme sur l’Île de Pâques.

 

Origine du deuxième peuple

Qui étaient donc ces nouveaux arrivants, d’où pouvaient-ils bien provenir ?

Se pourrait-il qu’ils proviennent d’une civilisation plus avancée et qu’ils soient à l’origine de l’essor culturel phénoménal qu’a connu l’Île de Pâques ?

Il semble en effet peu probable qu’une population éparpillée sur de nombreuses îles comme le furent les Polynésiens, occupés à survivre selon les caprices de la nature, souvent en guerres intestines, sans un pouvoir central fort, ait pu avoir les ressources nécessaires pour être l’instigatrice de l’essor culturel phénoménal qu’a connu l’Île de Pâques.

Il nous faut donc chercher ailleurs que sur ces centaines d’îles éparpillées dans l’océan Pacifique.

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Or, parmi les différentes civilisations andines qui se sont succédées, les lobes d'oreilles étirés permettant le port de pendentifs constituent un élément culturel constant. 

 

 

Les « Longues oreilles » de la tradition orale pascuane

Qui pouvaient bien être les « Longues oreilles » de la tradition orale pascuane et d’où pouvaient-ils bien venir ?  Vers l’ouest, dans le reste de la Polynésie, la pratique d’agrandir les lobes des oreilles de la même manière qu’à l’Île de Pâques n’existe tout simplement pas. Tout au contraire, vers l’Est, sur la côte sud-américaine, cette pratique était identique et largement répandue.

On sait que sur le continent sud-américain, dans le Pérou préincaïque, l’allongement des oreilles se pratiquait déjà fréquemment. Cette tradition est par la suite devenue l’apanage de la classe dirigeante des Incas. Les membres de la famille de l’Inca se faisaient en effet percer les oreilles et en comblaient le trou, préalablement agrandi, à l’aide de larges rouleaux d’or.    

Cette tradition pouvait être, avec la permission expresse de l’Inca, étendue à d’autres élites et personnes, lesquelles n’avaient cependant pas droit aux rouleaux d’or pour décorer les lobes de leurs oreilles, mais pouvaient utiliser d’autres genres de matériaux. Ainsi, de simples paysans, anoblis pour leurs actions émérites, pouvaient obtenir le droit de se faire agrandir les lobes d’oreilles. Parfois l’Inca accordait aussi ce droit à des chefs de tribus conquises, lesquels pouvaient conserver, sous son autorité, le pouvoir sur leur territoire, assurant ainsi la stabilité de la région.

La troupe d’élite de l’Inca suprême avait aussi le droit et l’immense privilège de se faire percer les oreilles. Surnommée les « Orejones », ce qui signifie justement « Longues oreilles », par les premiers Espagnols arrivés sur le continent, cette troupe d’élite constituait une véritable caste de guerriers dévoués à la prospérité de l’empire inca.

Les jeunes aspirants Orejones étaient des nobles ne faisant pas partie de la famille royale et provenant de différentes tribus de l’empire, mais surtout de la région andine où était d’ailleurs située Cuzco, la capitale.

Une fois recrutés, ils étaient instruits dans tous les exercices militaires.  Après ce rude entraînement, ces jeunes aspirants devaient passer plusieurs épreuves avec succès afin d’être reçus Orejones. Après un jeûne de six jours, une course était organisée dont le gagnant recevait le titre de capitaine. Puis les participants étaient divisés en deux groupes qui s’affrontaient dans de violents combats  parfois mortels. Venaient ensuite des combats d’homme à homme, des concours de maniement d’armes et des tests de résistance à la fatigue. Les participants étaient aussi frappés et lapidés pour vérifier leur courage et leur résistance aux coups de l’ennemi.

Les Orejones étaient aussi des personnes très instruites puisqu’en plus de recevoir un entraînement militaire, ils recevaient durant quatre ans un enseignement idéologique et culturel. La première année ils apprenaient le quechua, la langue officielle de l’empire inca, la deuxième année,  la religion, la troisième et la quatrième année étaient consacrées à plusieurs autres éléments culturels dont, entre autres, l’apprentissage du quipu, un système mnémonique à base de cordelettes, l’histoire, la géographie, la géométrie, l’astronomie, etc.

Les aspirants étaient par la suite sévèrement évalués durant tout un mois. Seuls les participants ayant réussit avec succès les épreuves militaires et académiques étaient reçus Orejones et faisaient dès lors partie des troupes d’élite de l’Inca. Ce n’est qu’après toutes ces étapes de formation et d’évaluation qu’ils avaient le droit et le très grand privilège de se faire percer les oreilles.

En temps de guerre, les généraux étaient recrutés au sein des Orejones et en temps de paix, c’est à eux que l’on confiait des postes de hauts fonctionnaires et selon Carrey, ils occupaient même tous les emplois de hauts fonctionnaires :

« Chargés de tous les emplois, ces Orejones devaient exclusivement – de par la grandeur de leurs oreilles – commander, juger, administrer le reste de la nation. ».

Les Orejones occupèrent ces importantes fonctions et même plus. Ainsi, lors de la cérémonie du sacre de l’Inca Tupac, le plus ancien et important Orejones fut chargé de présenter le futur souverain au dieu Soleil. Constituant le corps d’élite de l’Inca suprême, les Orejones l’accompagnaient en temps de guerre ou d’opérations militaires. Si effectivement l’Inca Tupac a pris la mer pour explorer et conquérir une partie de l’océan Pacifique et a fait escale à l’Île de Pâques, c’est donc assurément, en compagnie de son corps d’élite qui assuraient sa protection personnelle.

Cela n’aurait d’ailleurs pas été la seule fois dans l’histoire de cette civilisation qu’un Inca aurait navigué en mer sur un radeau en compagnie des Orejones. D’après la tradition orale, l’Inca Huayna Capac, fils de l’Inca Tupac, aurait fait construire des radeaux et se serait embarqué à la tête de 20 000 hommes pour aller combattre sur l’île de La Puna dans le golfe de Gayaquil en Équateur. Les insulaires qui furent mis au courant de ses projets prirent eux aussi la mer et lui livrèrent une grande bataille navale.

D’après la tradition orale pascuane rapportée par Englert, Hotu Matua, le premier roi Pascuan, n’était plus en vie depuis longtemps lorsque la deuxième migration arriva. Nous croyons que cette seconde migration sur l’Île de Pâques, les « Longues oreilles », serait celle d’Orejones originaires de la région andine et commandés par l’Inca Tupac. Des Incas formés à la fine pointe des connaissances de l’empire inca. Ceux-ci auraient été accompagnés de différents corps de métiers spécialisés, nécessaires à une expédition de cette envergure, tel des marins et des artisans de différentes disciplines, qui ont dû aussi prendre place à bord des radeaux. Ces derniers n’étant pas des nobles, ils n’avaient cependant pas le droit d’avoir les lobes d’oreilles étirés.

L’arrivée de ces Orejones pourrait d’ailleurs apporter une explication valable à un autre élément de la tradition orale rapporté par Englert, selon lequel les nouveaux arrivants lors de la deuxième migration auraient aussi été surnommés les  « Tanata Hanau Eepe », ce qui signifie les hommes de race large, de forte carrure. Les Incas originaires des plateaux andins, des montagnards par excellence, étaient d’apparence trapue et possédaient un torse et un bassin très développés et des jambes relativement courtes. Leur torse, très ample, renfermait le puissant appareil respiratoire indispensable aux efforts physiques en altitude.

Le montagnard a, en effet, la réputation d’être solidement trempé :

« (…) sa taille est souvent petite, mais sa poitrine est large et bien développée. L’ampleur de sa respiration dépasse la moyenne de celle des autres hommes; elle est en rapport avec ses besoins de difficile locomotion et la pénurie de son atmosphère : car il est obligé de respirer copieusement cet air vivifiant, mais raréfié, des altitudes, car il doit gravir des espaces escarpés (…) ».

Comme Cuzco, la capitale de l’empire inca, était juchée à près de 3 500 mètres d’altitude, et que bon nombre de forteresses incas, étaient situées bien plus haut encore, les Orejones natifs de cette région des Andes étaient pourvus, tout naturellement, de ces capacités pulmonaires et de ces traits caractéristiques du montagnard.

Cette deuxième migration aurait été très importante dans l’histoire de l’Île : les arrivants auraient notamment donné une forte impulsion à la construction des monuments mégalithiques, dont les plates-formes monumentales ou ahu, les statues de pierre ou moai et d’autres constructions monumentales moins impressionnantes.

Des Orejones seraient demeurés sur place à l’Île de Pâques, selon la tradition orale pascuane rapportée par Englert, lors de l’arrivée des « Longues oreilles » :

« There were no hanau eepe women. There were only men, and there were many, many of them. ».

« Il n’y avait pas de femmes Longues oreilles. Il y avait seulement des hommes, et il y en avait beaucoup, beaucoup d’entre eux. ».

Arrivés sans femmes, ces nouveaux arrivants auraient pris pour conjointe des Polynésiennes de l’Île, et auraient été à l’origine du peuple aux longues oreilles. Nous ne savons pas combien ils étaient exactement, mais il semble qu’ils auraient été vraiment très nombreux. Cela serait logique, puisque les « Longues oreilles » ont finalement réussi à s’accaparer la moitié de la surface de l’Île.

 

 

 

Artefacts de différentes civilisations andines où les personnages arborent de longues oreilles

 

 

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