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Ó Jean Hervé Daude

La tradition orale et les moai "marchaient"

Ceux qui proposent que les moai auraient "marché" de la carrière du Rano Raraku jusqu'aux plates-formes réparties le long du rivage ont-ils bien analysé la tradition orale sur laquelle ils disent s'appuyer ?

Extrait de : île de Pâques - Le transport et l'édification des moai

La tradition orale concernant les moai  qui « marchaient »

 

Pour évaluer la crédibilité d’une bribe de tradition orale il faut la considérer dans sa totalité afin de jauger de son réalisme. En prélever uniquement quelques mots sortis de leur contexte, aussi intrigants et spectaculaires soient-ils, risque de nous amener, plus souvent qu’autrement, à élaborer de fausses pistes d’explication.

 

Or, la bribe de tradition orale à laquelle font allusion Hunt et Lipo est largement incomplète; ces deux auteurs se contentant uniquement de mentionner, sans plus de détails, que « les moai marchaient » pour aller jusqu’à leur destination.

 

 

À cette étape, il nous semble important d’élaborer davantage sur la manière dont la tradition orale fait mention de cette expression les « moai marchaient ».

 

Métraux mentionnait que lorsqu’il demandait aux Pascuans par quels moyens les moai avaient été transporté, la réponse qu’il obtenait le plus souvent d’eux était que :

 

“King Tiikoihu, the great magician, used to move them with the words of his mouth.”.

 

« Le roi Tiikoihu, le grand magicien, les faisait bouger avec les mots de sa bouche. ».

 

 

Palmer précise que lors de l’arrivée d’un certain Tu-ku-i-u sur l’Île de Pâques :

“That the images followed him by night, walking of their own accord and that that accounts for the places where they are found face downwards about the island.”.

 

« Que les représentations (moai) l’ont suivi dans la nuit, marchant de leur propre gré et que c'est ce qui explique qu’à certains endroits sur l'Île ils ont été trouvés face contre terre. ».

 

 

Thomson rapporte que les légendes concernant les moai sont nombreuses, et que plusieurs pouvoirs étaient attribués aux moai  :

 

“(…) such as being endowed with power to walk about in the darkness, assisting certain clans in contests, and delivering oracular judgments.”.

 

« (…) comme d’avoir eu le pouvoir de marcher à la noirceur, d’assister certains clans lors de concours, et de délivrer des oracles. ».

 

 

Le Père Roussel, qui recueillit lui aussi des informations concernant les moai qui se seraient déplacés en marchant, mentionne que :

 

« Le grand chef d’alors, qui était tout puissant comme ses prédécesseurs, leur ayant commandé de marcher, toutes (les statues) à sa parole se mirent en mouvement et firent choix des sites qui étaient le plus à leur goût. ». 

 

 

Le Contre-amiral De Lapelin, à bord de La Flore en 1872, rapporte la version suivante :

« (…) qu’un Dieu sculpta ces idoles, et qu’une fois achevées, il leur ordonna de marcher; toutes se levèrent et furent (allèrent) se placer en ligne sur les autels de grandes pierres taillées, qui avaient été construits expressément pour les recevoir, les principales restant sur le versant du cratère de l’Utu-Iti, pour former la cour du Dieu sculpteur. ».

 

Il est possible de dresser une vue d’ensemble des informations contenues dans ces bribes de tradition orale. Ainsi, il semblerait que, suite à un ordre d’un personnage important, les moai se seraient déplacés tous en même temps, en marchant, qui plus est de leur propre chef. Pour ajouter à la difficulté, ils se seraient déplacés de nuit, et comble d’autodétermination, ils auraient aussi choisi le site sur lequel ils voulaient être érigés.

 

Considérant qu’il était impossible que les moai aient marché d’eux-mêmes jusqu’à leurs lieux d’érection, ceux qui ont accordé une crédibilité à cette bribe de tradition orale l’ont interprété de manière très imaginative. Ils ont supposé que « marcher » voudrait tout simplement dire que les moai ont été déplacés à la verticale, et comme ils ne pouvaient pas se déplacer tout seul, qu’alors les Pascuans les auraient déplacés eux-mêmes à l’aide de cordages.

 

Selon nous, l’élément le plus important négligé par ceux qui croient que les moai étaient déplacés à la verticale consiste dans le fait que les Pascuans qui ont mentionné cette histoire de moai qui « marchaient » ont toujours dit : « les moai marchaient d’eux même », de leur propre chef. Les Pascuans n’ont jamais, en aucun cas, mentionné que les moai avaient été déplacés à la verticale, ni que leurs ancêtres les avaient déplacé dans cette position à l’aide de quelques moyens techniques que ce soit.

 

Donc, vouloir déplacer des moai à la verticale en les faisant progresser avec des cordes ne respecte pas à la lettre l’histoire des « moai qui marchaient d’eux-mêmes ». Certaines personnes, considérant que les Pascuans avaient tout simplement mal rapporté les paroles de leurs ancêtres, se sont lancées dans une interprétation à l’effet que les moai auraient été déplacés, d’une part à la verticale, et qu’il fallait d’autre part nécessairement les aider à se déplacer puisqu’ils ne pouvaient pas le faire d’eux-mêmes, en l’occurrence avec des cordages.

 

Mis à part le fait que rien ne mentionne que ce sont des Pascuans qui auraient déplacé les moai à la verticale, les autres éléments mentionnés dans cette histoire ne sont absolument pas crédibles.

 

Comment croire, en effet, que les moai auraient tous été fabriqués à peu près en même temps et qu’ils auraient été déplacés de nuit ? Comment croire aussi que les moai pouvaient être positionnés un peu partout et qu’ils n’étaient pas spécifiquement érigés sur le ahu de la famille, ou du groupe, qui les avait commandé, alors que les moai représenteraient symboliquement des défunts et qu’ils étaient réalisés à la demande spécifique d’une famille ou d’un groupe de Pascuans ?

 

Toute cette histoire est en lien avec une pensée magique. Rappelons-nous que Thomson rapporte que plusieurs pouvoirs étaient attribués aux moai, dont assister certains clans lors de concours et délivrer des oracles. Le fait de marcher dans la noirceur n’était qu’un de ces pouvoirs.

 

Routledge précise que si les Pascuans considèrent que ce sont les habitants de l’Île qui ont jeté les moai à terre, ils n’ont cependant jamais de doute à l’effet que les moai auraient été déplacés par des pouvoirs surnaturels.

 

Selon Métraux, les Pascuans auraient été convaincus que les moai gisant à terre le long des chemins : « (…) sont des statues dont la marche magique vers les ahu côtiers a été brusquement interrompue par un maléfice. ».

 

 

Remarquons que Hunt et Lipo ne se sont pas occupés des autres éléments mentionnés dans ces bribes de tradition orale et se sont contentés de prélever l’idée que « les moai marchaient » qu’ils ont interprété à leur guise. Ils ne se sont pas non plus penchés sur le réalisme de cette bribe de tradition orale.

 

Si l’on ne croit pas les Pascuans lorsque ceux-ci ont dit que les « moai marchaient d’eux-mêmes », pourquoi alors ne pas tout simplement chercher quelle technique de transport à la fois sécuritaire, simple et efficace, aurait pu être utilisée par les anciens Pascuans ? De surcroît, si certains indices permettent de privilégier une technique plutôt qu’une autre, cela rendrait l’utilisation de ce mode de transport d’autant plus probable.

 

Bien qu’il n’y ait pas quoi que ce soit de réaliste dans cette bribe de tradition orale concernant les « moai qui marchaient », ce qui lui enlève toute crédibilité, il n’en demeure pas moins qu’il est intrigant que cette histoire soit présente dans la tradition orale. Nous verrons un peu plus loin à quoi elle correspond et d’où elle tire son origine.

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