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L'Île de Pâques aurait-elle pu être colonisée par des Polynésiens en provenance des Marquises ?

 

Il a déjà été proposé à plusieurs reprises que les Marquises auraient pu être le lieu d'origine des premiers colonisateurs de l'Île de Pâques. Cette hypothèse est-elle plausible ?

Quand est-il réellement ? 

 

Ó Jean Hervé Daude

Extrait du livre :  Île de Pâques - Le mythe des sept éclaireurs de l'ahu Akivi (JHD, Laval, Québec, 2013)

ISBN : 978-2-9810449-8-3

 

  

Phhoto de Bernard Philippe

 

Hiva : terre d'origine de Hotu Matua

Certains auteurs ont proposé que Hiva, mentionné dans la tradition orale des habitants de l'Île de Pâques comme étant la terre d'origine de Hotu Matua, le premier roi colonisateur de l'Île, serait l'archipel des Marquises. Ils s'appuient sur le fait, entre autres, que certaines des îles de cet archipel contiennent le terme Hiva dans leur nom. Ainsi, en est-il des îles Nuku Hiva, Fatu-Hiva et Hiva Oa.

Or, c'est là sauter aux conclusions un peu rapidement, car il ne s'agit pas des seuls endroit en Polynésie qui aient contenu le terme Hiva dans leur nom. En effet, anciennement, l'archipel des Tamotu était divisé en deux grandes divisions géopolitiques connues sous les noms de Hiva-tau-tua et Hiva-tau-aro, mais aussi sous les noms de Hiva-iti et Hiva-nui. Il s'agit là, considérant la superficie territoriale que couvraient ces noms, de dénomination bien plus importante que le nom attribué à de simples petites îles.

Par ailleurs, selon d'autres auteurs, Hiva serait tout simplement un terme général pour désigner le lieu d'origine de certains clans polynésiens sans que cela ne soit une partie du nom de ce lieu comme telle.

Force est donc de constater qu'il n'existe aucune certitude concernant le lieu d'origine des Pascuans nommé Hiva et qu'on ne peut rattacher d'emblée ce nom aux îles Marquises.

Il a déjà aussi été mentionné que les moai de l'ahu Akivi, un ahu situé à l'intérieur des terres de l'île de Pâques, dont les moai orientés vers l'Ouest regardent vers la mer, regarderaient dans la direction des îles Marquises.

Il est très facile de vérifier cette supposition. Il suffit de tracer une ligne perpendiculaire à l'ahu Akivi, dans la direction du regard des moai, afin de vérifier avec exactitude dans quelle direction regardent ces moai. Ce faisant, nous pouvons alors constater que bien qu'ils regardent vers l'Ouest, donc vers le reste de la Polynésie, ces moai ne regardent absolument pas en direction des Marquises. La trajectoire de cette droite perpendiculaire démarrant de l'ahu Akivi passe bien en dessous des Marquises, ainsi qu'en dessous des Tuamotu et de la Polynésie française. Elle passe au-dessus des îles Cook et de Rapa Iti, pour finalement terminer son trajet aux … Philippines.

L'ethnologue Alfred Métraux, qui fut très intrigué par l'origine des Pascuans, a comparé des éléments culturels de l'Île de Pâques et des éléments culturels de différentes îles polynésiennes. Il a ainsi pu établir plusieurs parallèles entre l'Île de Pâques et quelques autres îles polynésiennes dont : Mangareva, les Tuamotu, Hawaï, Rapa Iti, les Marquises et la Nouvelle Zélande.

Certaines comparaisons entre des éléments culturels de l'Île de Pâques et ceux des Marquises ne sont que superficiels et ne résistent pas à l'analyse. Ainsi, il a été mentionné que les Marquisiens portaient des pendentifs d'oreilles tout comme certains Pascuans qui étaient surnommés les " Longues oreilles ". Cependant, comme l'a si bien souligné Henri Lavachery, le co-équipier de Métraux lors de l'expédition Franco-Belge à l'Île de Pâques en 1934, aux Îles Marquises, seul autre endroit en Polynésie où les insulaires portaient des garnitures d'oreilles :

" (…) le genre d'ornements d'oreilles et la manière de les porter étaient entièrement différentes aux Marquises et à l'Île de Pâques. Elles n'ont de commun, à cet égard, que le percement du lobe. ".

En effet, aux Marquises les oreilles étaient tout simplement percées mais leur lobe n'était pas agrandi comme sur l'Île de Pâques où les lobes étaient tellement étirés par l'insertion de rouleau qui faisaient offices de ressorts que les Pascuans pouvaient les nouer ensemble derrière leur tête.

Il a aussi été dit que les Marquisiens avaient réalisé des statues de pierre tout comme les Pascuans, ce qui aurait démontré l'origine marquisienne des Pascuans. Or, les statues de pierre de l'Île de Pâques, appelées moai, n'existent nulle part ailleurs en Polynésie. Si des statues en pierre ont bien été réalisées par des Polynésiens sur d'autres îles, dont les Marquises, il en existe cependant fort peu et elles ont une apparence beaucoup plus grossière. En effet, même si elles sont d'apparence humaine, leur face ne reflète en aucun cas le style épuré des moai de l'Île de Pâques. Comme le soulignait si bien Lavachery, les statues de l'Île de Pâques dégagent une impression de réalisme et de vérité humaine qui lui semblait d'ailleurs très éloignée des œuvres de la statuaire des autres îles polynésiennes.

Lavachery considérait aussi que les Pascuans s'attachaient à l'imitation réaliste des objets et qu'ils pratiquaient l'économie des lignes par la simplification du trait. D'après lui, il suffit de comparer la statue du British Museum, le moai Hoa Hakananai'a, à n'importe quel Tiki marquisien pour s'en rendre compte. Lavachery concluait en affirmant que les œuvres des Pascuans attestent d'une qualité et d'un réalisme qu'on ne retrouve pas ailleurs dans tout l'art polynésien.

De nos jours, les Pascuans entretiennent de nombreux contacts avec le reste de la Polynésie, mais surtout avec Tahiti, où durant leur histoire mouvementée, il arriva à plusieurs reprises que certains d'entre eux durent s'y réfugier. Ils entretiennent aussi des liens privilégiés avec les Marquises. L'influence culturelle de ces deux endroits se fait d'ailleurs largement sentir sur la culture pascuane d'aujourd'hui.

Cependant, tel n'était pas le cas par le passé. Ainsi, selon Métraux, c'est avec Mangareva que l'Île de Pâques aurait possédé le plus d'éléments culturels en commun, ce que nous avons aussi d'ailleurs pu vérifier et développer dans une précédente étude . Toujours selon Métraux, la langue parlée aux Tuamotu, l'archipel le plus proche des Gambier où est située l'île de Mangareva, est plus semblable au dialecte parlé par les anciens Pascuans.

Compte tenu de tous ces éléments, vouloir proposer que les Îles Marquises soit le lieu d'origine des habitants de l'Île de Pâques n'est pas appuyé d'aucune manière. Les indices relevés par Métraux laisseraient plutôt penser que Mangareva et les Tuamotu ont fort probablement exercé une influence beaucoup plus importante sur l'Île de Pâques.

 

J H Daude

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