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Alfred Métraux et le miracle de l'Île de Pâques

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Ó Jean Hervé Daude

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Au tout début de mes recherches sur l’histoire de l’Île de Pâques, je fus très intrigué par cette réflexion attribuée à Alfred Métraux :

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« Le miracle de l’Île de Pâques est dans cette audace qui a poussé les habitants d’une petite île, dénuée de ressources, à dresser sur l’horizon du Pacifique, des monuments dignes d'un grand peuple. ».

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En deux courtes lignes, cette simple phrase résumait agréablement tout le merveilleux contenu dans l’histoire de l’Île de Pâques.

 

Au fil des ans, la lecture de différents documents écrits par Métraux me permirent d’approfondir davantage sa pensée. Cette réflexion de Métraux tirée d’une lettre qu’il écrivit à Paul Rivet en 1934 décrit d’ailleurs particulièrement bien sa pensée pour le moins très terre à terre.

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Je me rendis alors compte que quelque chose ne concordait pas entre cette réflexion attribuée à Métraux et sa personnalité. Comment, en effet, Métraux avait-il pu émettre une semblable réflexion faisant appel au merveilleux ?

 

Je décidais alors de rechercher le texte original de cette phrase. Je fus très surpris de ne pas le trouver textuellement dans la toute première édition de L’Île de Pâques de Métraux publiée en 1941. Une bribe de texte y ressemblait, mais elle n’était pas identique. Je me procurais ensuite les rééditions de ce livre en me disant que Métraux avait peut-être affiné sa pensée et retravaillé ses textes lors de ces rééditions.

 

Dans l’édition de 1980, je retrouvais effectivement cette citation mot pour mot. Métraux avait donc possiblement modifié son texte à ce sujet, mais depuis quand ?

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Comme l’édition de 1980 reprenait le contenu d’une édition de 1966, je me procurais ce livre et, là encore, je retrouvais textuellement cette phrase. Métraux avait-il donc réellement modifié son texte ?  C’est alors que je réalisais qu’au moment de cette première réédition de 1966, Métraux était décédé depuis déjà 3 ans… 

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La phrase originale dans l’édition de 1941 se lisait ainsi :

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« Le miracle de l’Île de Pâques est dans cette audace qui a poussé les habitants d’une île absolument pelée à dresser sur l’horizon du Pacifique de grands dieux aux lèvres dédaigneuses. ».

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À partir de 1966, comme nous l'avons vu, elle fut donc transformée de cette manière :

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« Le miracle de l’Île de Pâques est dans cette audace qui a poussé les habitants d’une petite île, dénuée de ressources, à dresser sur l’horizon du Pacifique, des monuments dignes d'un grand peuple. ».

 

Il s’agit là d’une interprétation très libre de la réflexion originale de Métraux. Cette modification est postérieure à sa mort qui eu lieu en 1963. 

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Si on examine attentivement cette phrase attribuée à Métraux dans la réédition de 1966, on s’aperçoit que le simple fait d’avoir changé quelques mots, pour d’autres, par rapport à sa réflexion originale, a fait en sorte que celle-ci n’a plus du tout la même signification.

 

Ainsi, « une île absolument pelée » est devenue « une petite île dénuée de ressources », et l'expression « de grands dieux aux lèvres dédaigneuses » est devenue « des monuments dignes d’un grand peuple ».

 

 

Ce qui intriguait Métraux et qu’il qualifiait pour ainsi dire de miracle à l'époque, était tout simplement que sur cette « île pelée », c’est-à-dire sans arbres, les Pascuans n’avaient pas à leur disposition le bois nécessaire pour réaliser des ouvrages d’une telle envergure. À cette époque on ne savait en effet pas encore qu’une forêt abondante avait été disponible lorsque les moai furent fabriqués, transportés et érigés. Pour Métraux, il s’agissait donc là d’une prouesse technique difficile à expliquer. Cette situation, qui saute d’ailleurs aux yeux lorsqu’on arrive à l’Île de Pâques, avait déjà fortement étonné la plupart des premiers explorateurs depuis la découverte de l’Île.

 

Cependant, en modifiant ce texte pour y insérer « digne d’un grand peuple », ce n’était plus la prouesse technique d’ériger de tels monuments en l’absence de bois qui devenait l’objet de cette réflexion, mais le miracle civilisationnel qui aurait permis à un petit groupe d’hommes de faire des ouvrages comparables à ceux d’un grand peuple, donc d’une grande civilisation.

 

Nous savons en effet que les grands monuments sont l’œuvre de grandes civilisations et qu’il fallait plusieurs générations d’artisans et de spécialistes en plusieurs centaines d’années pour réussir à développer l’expertise nécessaire afin de concevoir des monuments impressionnants.

 

Avec le remplacement de ces quelques mots un glissement s’est opéré, un autre sens fut alors attribué à cette phrase et on s’éloigna en même temps substantiellement de la pensée originale de Métraux.

 

Particulièrement intrigué par cette modification, j’effectuais alors quelques comparaisons supplémentaires entre l’édition originale et la réédition de ce livre. Là encore, de petits changements de ci de là dans la réédition faisaient en sorte que la pensée de Métraux et les informations qu’il avait recueilli sur le terrain n’étaient plus totalement conformes à son texte original de 1941.

 

Ainsi, par exemple, dans la section concernant les guerriers de l’Île de Pâques, on retrouve cette description de Métraux dans la première édition :

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La description de 1980 n’est cependant pas identique :

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Ainsi, l’énoncé « La figure la plus familière est celle du guerrier » devint « Une figure familière est celle du guerrier », le guerrier devint donc tout simplement une figure parmi d’autres, alors que Métraux considérait plutôt qu’il occupait une place particulièrement importante au sein de la société pascuane.

 

Un de ces guerriers : Kainga, « exerça une sorte de dictature sur les autres tribus durant plus d’une génération », fut transformé en Kainga « parvint à établir son autorité sur toute l’Île ». Or, il y a une marge importante entre établir son autorité et exercer une sorte de dictature. Durant plus d’une génération apportait aussi une précision dans le texte original sur la portée de ce despotisme.

 

L'énoncé :  « Les mata-toa, profitant de la terreur qu’ils inspiraient, finissaient par prendre le pouvoir », devint, « Les mata-toa, profitant de la crainte qu’ils inspiraient, finirent par exercer le pouvoir. ». Il y a pourtant une nuance importante entre « inspirer la terreur » et « inspirer la crainte », ainsi qu’entre « prendre le pouvoir » et « exercer le pouvoir ».

 

L’expression « Dans une société aussi guerrière que celle de l’Île de Pâques » fut modifiée par « Dans une société aussi turbulente que celle de l’Île de Pâques ».

 

 

Force est donc de constater que l’importance de ces guerriers et le côté brutal de leurs agissements rapportés par Métraux fut, de beaucoup, amoindri. Les rééditions de 1966 et de 1980 ont en effet diminué substantiellement l’importance de la guerre à l’Île de Pâques et ont aussi énormément adouci les mœurs belliqueux des Pascuans de cette époque. La situation fut donc pour le moins embellie.

 

Que s’est-il passé ? Pourquoi ces changements d’une édition à l’autre ?

 

S’il est souhaitable lors d’une réédition d’apporter certaines améliorations au contenu d’un livre, soit en ajoutant de l’information, soit en éclaircissant certains points, ou en modifiant la structure du texte pour qu’il soit plus clair, il est particulièrement dangereux de changer certains mots ou expressions par d’autres, d’autant plus, si l’auteur n’est pas à même de pouvoir vérifier et de confirmer ces changements.

 

Dans le cas présent, Métraux étant décédé, il ne pouvait plus vérifier l’exactitude des changements proposés.

 

Force est de constater que cette nouvelle édition a édulcoré l’histoire de l’Île de Pâques. La prouesse technique devint alors un miracle civilisationnel et le peuple guerrier fut tout simplement réduit à un peuple turbulent avec quelques rixes occasionnelles.

 

Métraux nous avait spécifié au préalable que son livre L’Île de Pâques ne s’adressait pas aux ethnologues et aux scientifiques mais au public en général afin de faire connaître davantage cet endroit. Les personnes qui ont effectué ces changements lors d’une réédition, l’ont peut-être fait dans le but de rendre l’histoire plus captivante pour les lecteurs. Cependant compte tenu qu’il s’agit là de l’écrit d’un scientifique de renom, de tels changements ne reflètent malheureusement pas la véritable histoire de l’Île de Pâques. Il eu été de beaucoup préférable de s’en tenir à la version originale de Métraux, le public ayant, lui aussi, le droit de se faire une idée juste et précise de l’histoire de l’Île. Or, la seconde édition présente une version quelque peu enjolivée de son l’histoire.

 

 

Ceci est d’autant plus regrettable que l’édition de 1980 est facilement disponible, alors que l’édition originale de 1941 est extrêmement rare et n’a jamais été rééditée sous sa forme originale.

 

De tels glissements, aux fils des ans, firent en sorte que de nos jours même des auteurs contemporains réputés sont convaincus qu’il s’est passé une situation miraculeuse à l’Île de Pâques et que les Pascuans étaient des individus relativement pacifiques qui ne faisaient pas la guerre et encore moins auraient pratiqué le cannibalisme à une certaine époque.

 

 

Pour revenir sur cette réflexion attribuée à Métraux, bien que celui-ci ne l’ait pas écrite comme tel, il n’en demeure pas moins que les Pascuans ont effectivement érigé des monuments dignes d’une grande civilisation. C'est d'ailleurs l’ensemble de l’œuvre pascuane qui nous permet de l’affirmer. Il ne s’agit pas en effet de la mise en place de quelques statues isolées, car pas moins de 900 statues ont été dénombrées à ce jour. Une bonne partie de celles-ci ont été descendues des flancs du Rano Raraku, pour être ensuite redressées à sa base. Certaines d'entre elles ont ensuite été transportées sur plusieurs kilomètres avant d’être érigées sur des plates-formes ou à même le sol le long des chemins. Les Pascuans ont donc fait montre de talents au niveau de la sculpture malgré qu'ils ne disposaient que d'un outillage rudimentaire, ils ont aussi fait montre d’expertise technique dans la taille, le déplacement, le redressement, le transport et l’édification de ces grandes statues. Toutes ces opérations nécessitant aussi une très bonne organisation du travail.

 

Nous avons pu voir dans deux précédentes études que la raison pour laquelle les Pascuans ont effectivement produit des monuments dignes d’une grande civilisation est, tout simplement, qu’eux-mêmes auraient  subit l’influence d’une grande civilisation. La tradition orale pascuane rapporte d’ailleurs, qu’après la première colonisation de l’Île, des individus d’un autre peuple seraient arrivés, lesquels maîtrisaient parfaitement le travail de la pierre.

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