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La conception de la vie après la mort chez les anciens pascuans

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EXTRAITS de

Île de Pâques

L'empreinte des Incas

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Ó Jean Hervé Daude

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ÎLE DE PÂQUESL'empreinte des Incas

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La conception de la vie après la mort chez les anciens pascuans

 

Le culte des morts

Nous savons grâce aux comptes-rendus des premiers explorateurs que le culte des morts avait une énorme importance sur l’Île de Pâques. Geiseler alla même jusqu’à affirmer que le deuil et le culte des ancêtres en général représentaient la facette la plus importante de la vie pascuane.

De même, Lavachery soulignait que sur l’Île de Pâques :

« Les maisons des anciens morts sont plus nombreuses que les maisons des vivants. L’île tout entière reste vouée à ses morts. C’est pour eux que les Pascuans ont élevé les ahus où reposent leurs os et les statues qui fixent leurs âmes errantes. ».

 

Les funérailles étaient complexes, c’était l’occasion de grandes fêtes et de banquets. Des fêtes commémoratives, appelées paina, avaient aussi lieu dans les mois qui suivaient.

Le cadavre était enveloppé et mis à sécher à l’air marin et une fois qu’il était desséché, les os, dont le crâne, étaient soutirés et mis dans des caveaux à l’intérieur des ahu ; quelquefois les crânes étaient conservés à part. Par la suite, des cérémonies occasionnelles avaient lieu devant les tombeaux.

Les Pascuans croyaient à une de forme de vie après la mort. Curieusement, Métraux rapporte que selon les informations qu’il a recueillies, deux conceptions très distinctes se côtoyaient simultanément sur l’Île. Selon la première, l’âme de la personne morte partirait pour une contrée inconnue où son degré de bonheur dépendrait du respect qu’elle a eu pour les tabous (interdits promulgués par le roi) lorsqu’elle était vivante. L’âme de la personne qui n’a pas respecté ces tabous reviendrait harasser les vivants.

Selon la deuxième conception, les âmes pourraient être obligées de rester près des tombes où reposaient leur dépouille, et selon leur mérite, souffrir de la faim et de la soif, ce qui pourrait expliquer que les Pascuans allaient porter des offrandes de nourriture sur des tombes. Métraux rapporte aussi que l’âme du défunt pouvait aider les vivants et leur accorder des faveurs matérielles.

Métraux considérait que cette deuxième conception de la vie après la mort ne pouvait provenir des Polynésiens ayant colonisés l’Île de Pâques. Il ne s’agirait pas, selon lui, de la vraie conception des premiers indigènes et ceux-ci l’auraient apprise d’une autre manière. Il ne propose cependant pas de piste à ce sujet.

Nous croyons que ces deux conceptions qui coexistaient sur l’Île de Pâques, refléteraient tout simplement les croyances des deux peuples distincts qui cohabitaient sur l’Île, les descendants de Polynésiens et les descendants d’Incas. Chaque groupe ayant conservé ses propres croyances à ce niveau. Nous savons que les Polynésiens croyaient que les âmes des défunts partaient pour une autre contrée et que les tabous constituaient la base de leur système de contrôle social, d’où l’importance de respecter ces tabous, le plus souvent sous peine de mort. Chez les Incas, l’âme des défunts restait parmi les vivants et elle pouvait leurs venir en aide en leurs accordants des faveurs matérielles et en prodiguant des oracles. Il était cependant important de nourrir ces âmes en retour.

Nous savons que les moai représentaient des défunts importants et que ces représentations étaient honorées par les Pascuans. Thomson rapporte que plusieurs pouvoirs étaient attribués aux moai, dont celui d’assister certains clans lors de concours, et de délivrer des oracles, ce qui rappelle là aussi les croyances incas.

Les Pascuans croyaient aussi que des esprits, nommés aku-aku, pouvaient protéger des clans et des familles, mais auraient aussi pu être hostiles aux étrangers. Les aku-aku occupaient certains lieux précis sur l’Île et Routledge en avait répertorié plus de 90. Certains de ces aku-aku pouvaient aussi être l’esprit de morts déifiés ou tout simplement des objets.

Toujours selon Routledge, dans certaines circonstances, ces esprits pouvaient s’en prendre aux humains durant la nuit. Ceux-ci couraient un risque non seulement pour leurs corps, mais aussi pour leur propre esprit.

Lavachery abonde dans le même sens, il a en effet constaté que la crainte des esprits des morts était très grande. Lavachery relate d’ailleurs une anecdote concernant ces fameux aku-aku : Un soir où il campait près du Rano Raraku avec son guide pascuan, la pluie et le vent se montrèrent d'une violence terrible. Des myriades de moustiques venus de l’étang du cratère de l’ancien volcan tournaient autour de sa tente. Lavachery raconte alors, à propos de son guide :

« Il s'étend le long de mon lit, roulé dans une couverture et s'endort aussitôt, raconte l'archéologue. J'ai suivi son exemple sans tarder ... quand un cri sauvage, inhumain, m'arrache de mon sommeil. 

 

Je distingue dans l'ombre Ruiz (son guide pascuan) dressé près de moi, qui parle en pascuan très vite, dans une direction qu'indique son bras tendu.

 

- Ruiz, qu'est-ce qu'il y a ?

 

- Mon grand-père. Regarde, Enliqué.  Il est là, à la porte, il est venu me tirer par les pieds.

 

Il s'interrompt pour lancer quelques mots précipités vers l'ombre.

 

- Il a une barbe et pas de cheveux. Ses yeux brillent. Ses côtes sortent de sa peau...  Il me fait signe de venir. Je ne veux pas. Je ne veux pas.

 

Ruiz, les yeux fixes, se lève comme aimanté par l'appel du fantôme. ».

Le lendemain, Ruiz ne se souvient de rien.

 

Lorsque Ruiz est pris de panique par la vision qu'il a de son grand-père, dans sa tradition il s'agit d'un aku-aku, l'esprit ou fantôme d'un de ses ancêtres. 

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Tombe inusitée

Geiseler a découvert sur l’Île de Pâques une étrange structure de pierres faisant face au Rano Raraku, qu’il a reproduite dans son rapport d’expédition. Les Pascuans lui ont confirmé qu’il s’agissait de la tombe d’un chef, ou ariki. Après l’avoir ouverte, Geiseler découvrit effectivement un crâne humain et des ossements à l’intérieur de la structure. Cette tombe de forme rectangulaire, fabriquée de pierres empilées, avait la caractéristique de posséder deux trous, à peine plus grand que la grosseur d’un bras, bien confectionnés sur le côté de la tombe.

Métraux pensait que cette structure de pierres que Geiseler aurait prise pour la tombe d’un Pascuan de haut rang, n’était en fait qu’un vulgaire poulailler. Pourtant l’informateur pascuan de Geiseler lui a bien confirmé qu’il s’agissait de la tombe d’un chef, ou ariki ; il a même ajouté que les trous sur les côtés donnaient la possibilité à l’âme du défunt de sortir de la tombe.

En ouvrant cette structure de pierres, Geiseler a découvert, en plus des vestiges humains, une quantité d’ossements d’oiseaux suffisamment importante pour que cela l’intrigue. Son informateur Pascuan lui a alors proposé qu’il s’agissait peut-être d’oiseaux qui s’y était introduit par erreur et n’avaient pas pu en ressortir. Cette explication n’est guère plausible, nous croyons plutôt que ces ossements proviendraient d’oiseaux que les Pascuans consommaient en général et qui auraient aussi constitué des offrandes de nourritures pour le défunt.

 

Lavachery, coéquipier de Métraux, semble aussi avoir découvert ce même genre de tombe. En effet, découvrant une de ces intrigantes structures,  Lavachery l’ouvrit en retirant quelques dalles sur le dessus et put constater que le mode de construction utilisé pour les chambres funéraires des ahu, à l’aide de murs en encorbellement ponté de dalles, avait aussi été employé pour l’édification de cette structure. Lavachery y découvrit aussi des os humains. Il rapporte cependant que ses informateurs pascuans n’ont pas pu lui fournir aucune information concernant ce genre de sépultures : «(…) pas même son nom, dans une île où le moindre caillou en a un … ».

Si ce genre de tombe n’a pas d’équivalent dans le reste de la Polynésie, il a cependant déjà existé sur la côte ouest sud-américaine. La tradition orale sud-américaine rapporte qu’effectivement il existait certains types de tombes dotées de trous sur le dessus ou sur le côté, qui permettaient même longtemps après le décès, de nourrir le défunt en lui déposant des offrandes de nourriture.

Or, cette tradition d’honorer les morts avec autant d’emphase, de leur offrir de la nourriture et cette croyance que ceux-ci peuvent aider les vivants ne sont pas typiquement polynésiennes.

Tout au contraire, chez les peuples de la côte ouest sud-américaine, le culte des morts avait une importance extrême et l’on continuait à nourrir les défunts dans l’espoir d’obtenir d’eux des avantages et une certaine protection.

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Les os des ancêtres

Les Pascuans croyaient aussi fermement que la tête du roi avait un pouvoir magique de fertilité. Si le roi approchait d’un champ cultivé ou d’un poulailler, la production allait doubler ou tripler. Pour cette raison leur crâne était, le plus souvent, conservé très précieusement. Lavachery rapporte qu’il était souvent considéré que l’abondance des œufs aurait été liée à la présence d’un crâne dans les environs.

Pour Métraux, il s’agirait de crânes de nobles, les ariki-paka. Ces crânes étaient sensés avoir le pouvoir magique d’amener les poulets à se multiplier. Ils avaient une très grande valeur et étaient conservés comme un précieux talisman dans les poulaillers.

Là encore, il est possible de faire un rapprochement avec les croyances incas. Ceux-ci croyaient que les os des ancêtres, dont le crâne représentait l’élément le plus important, constituaient un réservoir de forces vitales pouvant assurer la protection des vivants et la fertilité des champs. Les os des ancêtres jouaient en effet un grand rôle afin de rendre les champs fertiles.

 

Aujourd’hui encore, dans la tradition populaire de certaines régions du Pérou, les morts peuvent continuer à interagir avec les vivants. Des paysans considèrent les os de leurs ancêtres comme un trésor et dans les communautés rurales,  il n’est pas inusité de retrouver un crâne d’ancêtre perché sur une étagère dans la maison, ce crâne devant assurer le pouvoir et la protection des habitants de la maison.

 

Culte des morts chez les Incas

Les Incas croyaient en un au-delà et à la vie après la mort et pensaient que leurs ancêtres pouvaient protéger les vivants, mais qu’ils pouvaient aussi leur faire du tort. Pour cette raison on prenait grands soins des morts : on plaçait leurs dépouilles dans les endroits prévus à cette fin, avec des vêtements, des objets de la vie quotidienne, des parures et des armes, pour qu’ils puissent s’en servir dans leur nouvelle existence. Des statuettes représentant ceux qui devaient être leurs compagnons dans leur nouvelle vie pouvaient aussi être placées avec eux.

Tous ces soins dénotent un culte important des ancêtres. Les Incas pensaient en effet que les ancêtres :

« (…) peuvent encore protéger, secourir, inspirer leurs descendants, et aussi qu’ils pourraient leur faire du mal, si ces soins étaient négligés. Plus on s’élève sur l’échelle sociale, plus cette espèce de divinisation prend de grandes proportions, et les Incas après leur mort sont positivement déifiés. ».

 

Sous l’empire inca, les funérailles et la sépulture des morts étaient d’une extrême importance. Aussi, ne pas assurer une sépulture décente à une personne décédée ou manquer de respect envers sa sépulture étaient puni plus sévèrement que le meurtre.

Il est intéressant de constater que sur l’île de Pâques, dans certains cas, des objets accompagnaient la dépouille du défunt. Routledge rapporte d’ailleurs que des artefacts étaient placés dans les pièces de tapa (tissu à base d’écorce) qui enroulaient le cadavre.

  

Momies des Incas

Selon une croyance très profondément ancrée chez les Incas, la force vitale des hommes ne disparaissait pas après la mort et les esprits des ancêtres constituaient la force qui animait le monde. En vertu de cette croyance, les souverains et les hauts dignitaires avaient le privilège d’être momifiés, ce qui leur assurait en quelque sorte la vie éternelle. Les vivants en déployant de grands efforts pour rendre hommage à leurs ancêtres espéraient en obtenir des faveurs, il s’agissait en quelque sorte d’un système de réciprocité.

Les momies étaient aussi consultées par les prêtres pour en obtenir des oracles avant que l’Inca suprême n’entreprenne des actions importantes.

Plus la réputation du mort était grande, et plus les Incas mettaient d’efforts pour réussir à en conserver le corps le mieux possible. Ainsi en fut-il de l’Inca Tupac Yupanqui qui, bien des années après sa mort, semblait vivant tellement son corps était complet et bien conservé.

Le culte andin des morts était tellement bien implanté et tenace, que les Incas lors de guerres, voulant assurer la perpétuation de leurs propres pouvoirs, dépossédaient les vaincus de leurs ancêtres importants.

Incidemment, cette façon de procéder n’est pas sans rappeler le renversement des moai lors des guerres de clans sur l’Île de Pâques. Le clan vainqueur renversant les moai du clan vaincu pourrait signifier que les vainqueurs voulaient ainsi détruire leurs ancêtres protecteurs. À cet effet, Geiseler rapporte que les Pascuans considéraient que les moai étaient dotés de caractéristiques spéciales et possédaient de grands pouvoirs tant qu’ils étaient en bon état. Lorsqu’ils étaient brisés, ils étaient alors considérés comme morts et ne possédaient plus aucun pouvoir.

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Statues de personnages importants

Les Incas ne se contentaient pas de momifier leurs ancêtres pour leur rendre hommage, ils avaient aussi comme tradition de les représenter sous forme de statues. Chaque Inca suprême, de son vivant, avait une image de pierre, un huaca, qui le représentait, appelée guauque qui veut dire frère. Cette image de pierre était adorée comme si c’était l’Inca suprême lui-même, aussi bien de son vivant que lorsqu’il était mort. Ce guauque pouvait aussi donner des réponses ou des oracles.

Cette pratique ne concernait pas seulement l’Inca suprême, mais aussi les nobles qui se faisaient, eux aussi, confectionner durant leur vivant, une statue qu’ils considéraient comme un double de leur personne. Ces statues pouvaient être de petite ou de grande taille et pouvaient être confectionnées dans divers matériaux : or, argent, bois ou pierre. Ces guauque, devaient être traitées avec la même vénération que leur propriétaire. Une fois celui-ci décédé, les guauque étaient conservés avec les restes du corps de leur propriétaire. À l’origine seul l’Inca suprême et les nobles, dont les grands prêtres qui provenaient tous de la lignée de l’Inca, avaient leur guauque. Par la suite cette coutume fut étendue à toute personne importante. Il pouvait en être de même pour un chef, mais aussi pour le fondateur d’un village.

Ainsi, tous les dignitaires incas pouvaient faire ériger une statue constituant leur double afin d’être honorés, non seulement de leur vivant, mais aussi afin que ce culte continue même après leur mort.

Il nous semble de même fort probable qu’à l’Île de Pâques, les moai remplissaient la même fonction que les guauque chez les Incas et que des personnages importants auraient eu le grand privilège de pouvoir se faire ériger un moai en leur honneur afin d’être honorés de leur vivant, mais aussi après leur mort.

Une partie de la croyance aux esprits et de l’important culte des morts sur l’Île de Pâques proviendraient, selon nous, en partie des Incas, la même importance était accordée aux funérailles, aux os et aux crânes des ancêtres. La même importance était aussi accordée aux faits que les reliques des ancêtres avaient des effets  bénéfiques pour les cultures des végétaux et qu’elles pouvaient aussi protéger les vivants.

Nous croyons aussi que les moai seraient des doubles ou guauque, tout comme cela se pratiquait chez les Incas. Dans certains cas, les notables pascuans se les faisaient fabriquer pour qu’ils soient honorés comme eux, de leur vivant et aussi après leur mort, dans d’autres cas, la famille ou le clan passer la commande d’un moai afin de pouvoir honorer un disparu.

Tout comme Métraux, nous pensons qu’il y aurait eu sur l’Île deux conceptions distinctes de la vie après la mort. La première conception semble très compatible avec la pensée polynésienne, la deuxième qui semble très différente aurait été incaïque. Ce qui ne nous étonne nullement puisque ces deux peuples auraient été présents sur l’Île de Pâques.

 

 

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