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Selon Lavachery, l'expédition de Thor Heyerdahl "a tiré la science de son engourdissement"

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Ó Jean Hervé Daude

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Les thèses de Thor Heyerdahl ont fait l'objet de bien des critiques, certaines avec raisons, d'autres, tel ce commentaire, sans aucun fondement scientifique :

" Il y a maintenant plus de cinquante ans que Thor Heyerdahl a ressorti ces vieilleries et très courageusement joué au bouchon sur toutes les mers du monde pour prouver la réalité de la poussée d'Archimède. Ses théories archéologiques, essentiellement basées sur des rapprochements superficiels et ponctuels, ne sont apparemment pas à la mesure de sa vie aventureuse. ".

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Le débat entre Heyerdahl et Métraux est particulièrement éloquent à ce niveau, ce que nous découvrirons en détails au fur et à mesure de nos mises à jour dans cette section. Nous verrons que Métraux s'est enfoncé dans la piste d’une seule et unique colonisation polynésienne à l’Île de Pâques : une piste qui ne conduisait nulle part. Plus les années passèrent, plus sa frustration augmenta, et plus ses interventions envers Heyerdahl devinrent de moins en moins scientifiques pour ne finir par véhiculer qu'un contenu émotif et vexatoire.

Un chercheur n’est pas à l’abri des erreurs ou des interprétations hâtives, il est aussi dépendant de l’état des connaissances de son époque pour faire avancer ses propres recherches. Dans tous les cas, seul un bilan de l’ensemble de son œuvre permet d’évaluer la contribution qu’il a pu apporter à notre connaissance scientifique sur un sujet donné.

Il faut aussi savoir judicieusement faire la part des choses. Ainsi, par exemple, un critique a affirmé que la traversée réalisée par Heyerdahl sur son radeau, aussi spectaculaire et courageuse qu’elle fut, ne démontrait tout au plus que la possibilité d’un voyage d’Est en Ouest à travers le Pacifique et que rien dans cet exploit ne prouvait quoi que ce soit d’autre. Ce critique de conclure que tout en apportant la preuve que le voyage était réalisable, il n’est pas possible d’affirmer que la même expédition fut accomplie dans le passé, et que par conséquent cette tentative, bien que réussie, n’apportait rien de nouveau.

Heyerdahl a prouvé que le trajet d’Est en Ouest, dans l’océan Pacifique, à bord d’un simple radeau, était chose faisable, ce qui d’ailleurs était le point le plus important à démontrer. En effet, si l’on suggère qu’il y aurait eu une influence sud-américaine sur certaines îles de l’océan Pacifique, il faut, à tout le moins, que les Sud-américains aient pu s’y rendre. Quand bien même ils n’en seraient pas revenus, ils ont effectivement pu avoir une influence aux endroits qu’ils auraient abordés.

Heyerdahl n’a pas tenté la traversée inverse, d’Ouest en Est. D’une part, il ne connaissait pas à l’époque l’utilisation des dérives amovibles, appelées garas, utilisées par les Incas, lesquelles permettaient de manœuvrer parfaitement ces embarcations, d’autres part, on ne sait pas si les navigateurs sud-américains ont pu profiter des périodes d’inversion des vents comme cela se produit lors de l’apparition du phénomène El Nino, ce qui leur aurait considérablement facilité la tâche pour le retour. Ce trajet en sens inverse intéressait de toute manière beaucoup moins Heyerdahl.

Il est aussi important de remettre en perspective la contribution d’un chercheur dans le contexte de son époque. Ainsi, bien qu’effectivement la réussite d’une expédition partant du Pérou jusqu’en Polynésie ne permet pas d’affirmer que la même expédition fut accomplie dans le passé, cet exploit pouvait avoir eu de grandes répercussions à l’époque et même provoquer une révolution dans la pensée de certains scientifiques.

Ce commentaire d’Henri Lavachery concernant l’expédition de Heyerdahl nous en fournit un bon exemple:

" À cette époque, dit-il, nous étions tous convaincus du bien-fondé des théories traditionnelles, je n'avais jamais moi-même envisagé la possibilité d'une migration dans le sens contraire à celui généralement admis ; il nous paraissait tout naturel d'adhérer au point de vue classique. La nouvelle théorie de Thor Heyerdahl m'a agréablement surpris, car elle a tiré la science de son engourdissement, comme s'il a jeté une pierre dans la mare. ".

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La réalisation de cette expédition a donc pu éveiller certains esprits scientifiques à d’autres possibilités qu’à la thèse dominante de l’époque.

 

C’est ce qui se produisit dans le cas de Lavachery, durant son enquête sur l’Île de Pâques. Il affirmait en effet que :

« Du moment que l’on se rend compte de la nature polynésienne de l’Île de Pâques, plus rien n’y paraît exceptionnel. Et tout ce que la nature polynésienne n’explique pas trouve une raison dans les circonstances résultant de certaines particularités naturelles, et de son isolement dans une région plus froide. ».

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Un point de vue qui n’allait pas sans provoquer quelques questionnements face à des éléments incongrus :

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« Les statues de l’Île de Pâques donnent une impression de réalisme et pour tout dire de vérité humaine qui semble, à première vue, très éloignée de ce que nous connaissons des œuvres de la statuaire dans les autres îles polynésiennes. ».

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 Bien des années plus tard, suite, justement, à l’expédition de Heyerdahl, Lavachery émis ce commentaire :

 

« Dès lors, l’art varié et capricieux de l’île de Pâques nous met-il en face d’une autre énigme ? Sans doute, comme pour tant d’autres questions relatives à cette île, notre attention devrait se porter vers l’Amérique du Sud, comme Thor Heyerdahl nous a maintenant appris à le faire. ».

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Comme nous l’avons vu, les liens potentiels entre l’Île de Pâques et le Pérou furent discutés aussi tôt qu’en 1870. Or, à cette époque la capacité de navigation des Sud-américains n’était pas connue et cette piste fut finalement mise de côté. Si la démonstration d’un trajet en radeau du Pérou jusqu’en Polynésie avait été réalisée à cette époque, il est bien possible que des recherches plus approfondies auraient été entreprises bien avant celles d’Heyerdahl et que d’autres chercheurs auraient aussi fouillé cette piste et peut-être en saurions-nous bien davantage aujourd’hui sur l’influence péruvienne à l’Île de Pâques.

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Heyerdahl mena aussi des fouilles aux îles Galapagos qui permirent de mettre à jour une centaine de tessons provenant de diverses poteries qui furent formellement identifiées d’origine précolombienne. Ces vestiges démontraient que des Sud-américains s’y étaient effectivement rendus avec les embarcations qu’ils utilisaient à l’époque précolombienne.

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Nous savons aussi par les rapports des Conquistadores, pour qui se donne la peine de fouiller dans les archives, que de grands radeaux faisaient régulièrement des allers-retours du Pérou jusqu’à Panama. 

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La capacité de navigation des péruviens est maintenant davantage connue et nous savons aussi grâce à l’expédition de Heyerdahl que de se rendre du Pérou à la Polynésie était réalisable avec les moyens de l’époque. Il est donc concevable que des péruviens aient pu aborder certaines îles de l’océan Pacifique.

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