Conférence sur l'Île de Pâques

 

du Musée Pointe-à-Callière

 

 

 

Michel Orliac

 

 

 

 

Lors de cette conférence, Michel Orliac a commencé par nous exposer longuement l'expansion polynésienne dans l'océan Pacifique jusqu'aux trois sommets du triangle polynésien.

 

Il a aussi décrit la recherche effectuée par Catherine Orliac et lui-même, concernant l'identification des résidus de feux de cuisson sur l'Île de Pâque. Grâce à leurs travaux, nous savons maintenant que plusieurs espèces d'arbres, non identifiées jusqu'à présent par les études sur le pollen, prospéraient sur l'Île de Pâques.

 

Michel Orliac s'est opposé fermement à la thèse de Jared Diamond selon laquelle les Pascuans, pris d'une folie collective, auraient déforesté toute leur île pour la fabrication des grandes statues. En effet, Jared Diamond n'a utilisé que certaines des données connues de l'histoire contemporaine des Pascuans, laissant de côté celles qui n'allaient pas dans le sens de sa thèse. Sa thèse a cependant fait le tour du monde. Très opportunistes, certains écologistes y ont faussement trouvé un exemple fort impressionnant des erreurs environnementales à ne pas commettre. Nous avons nous-même d'ailleurs dénoncé l'erreur historique sur laquelle Diamond fonde sa thèse. Voir à ce sujet le livre : Mega El Nino et déforestation de l'Île de Pâques - L'effet combiné d'un dérèglement climatique et de l'action de l'homme.

 

Nous avons suivi avec attention Michel Orliac lorsqu'il résume les arguments en défaveur de la thèse de Fisher sur les Rongo rongo. En effet, selon Fisher, le langage Rongo rongo aurait été développé par les Pascuans suite à la venue des premiers Occidentaux. Selon lui, les Pascuans, impressionnés par un document cédant l'Île de Pâques à la couronne d'Espagne, présenté par Gonzales, auraient par la suite élaborée une forme d'écriture qui leur est propre : le Rongo rongo.

 

Michel Orliac résume ainsi les points qui vont à l'encontre de cette hypothèse :  L'écrit en question n'aurait été présenté que durant un bref instant aux Pascuans puisqu'il aurait fort probablement été élaboré à bord d'un des navires. Les Pascuans n'auraient pas vu la rédaction du document et n'auraient pas donc pas pu être très impressionnés par ce dispositif de communication.

 

Si les Pascuans avaient voulu imiter ce langage écrit et son support matériel, ils auraient pu le faire bien facilement puisqu'ils avaient à leur disposition le Tapa, un genre d'étoffe constituée à partir de l'écorce d'un arbre. Ce Tapa aurait constitué un excellent parchemin, et par le fait même, une parfaite imitation du papier utilisé par les Occidentaux. Les Pascuans auraient aussi pu utiliser le colorant utilisé pour leurs tatouages afin d'imiter l'encre utilisée par les occidentaux. Leurs traditions et leurs talents leurs auraient permis d'effectuer des dessins sophistiqués sans problèmes sur ces parchemins. Or, à la place de cette solution les Pascuans ont utilisé des tablettes de bois sur lesquels ils ont dessiné des sillons et ont ensuite gravé minutieusement des centaines de caractères différents, exercice qui s'avère beaucoup plus difficile et énormément plus long que le simple dessin sur un parchemin. Force est de conclure que ce n'est pas l'écrit de Gonzales qui auraient incité les Pascuans à élaborer leur propre langage.

 

Comme l'a si bien mentionné par le passé Michel Orliac, l'Île de Pâques est aussi bien souvent "l'Île aux bêtises".

 

Un élément qui a été passé sous silence concerne la tradition orale qui mentionne spécifiquement que le premier roi Hotu Matua serait arrivé sur l'île avec ce langage écrit.

 

Michel Orliac nous réfère au livre d'Alfred Métraux, celui-ci étant, selon lui, le livre le plus complet et le plus intéressant sur l'histoire ancienne de l'Île de Pâques. Cependant, paradoxalement, Michel Orliac mentionne n'attacher absolument aucune importance à la tradition orale de l'Île de Pâques. Il considère en effet que la tradition orale ne peut être fiable étant donné qu'il ne restait que très peu de Pascuans sur l'Île au moment où cette tradition a été récoltée. De plus, il considère que le haut-savoir de l'aristocratie pascuane n'était pas accessible aux gens du peuple et que donc les Pascuans interrogés ne pouvaient avoir connaissance de ce savoir. 

 

Or, bien que pleinement conscient que la réduction soudaine de la population de l'Île de Pâques faisait en sorte que son passé était très mal connu des Pascuans interrogés, Alfred Métraux attachait cependant une extrême importance à la tradition orale, considérant même qu'il était impérieux de sauvegarder le plus possible, au plus vite, les rares éléments encore subsistants de cette tradition orale. Il a d'ailleurs récolté péniblement et minutieusement toutes les traditions qui étaient encore connues des Pascuans lors de son expédition à l'Île de Pâques en 1934.

 

Métraux affirmait aussi que lorsqu'une même tradition, récoltée par différents explorateurs, auprès de différents informateurs, présentait, malgré quelques petites divergences, un solide tronc commun, il était alors fort probable que nous soyons en présence d'une tradition orale transmise de génération en génération avec le plus d'exactitudes possibles. (Ethnology of Easter Island, p. 55).

 

Ajoutons de notre côté, que nous sommes convaincus d'être en présence d'éléments très probants de l'histoire de l'Île de Pâques lorsque des éléments provenant de la tradition orale traitant de sujets bien différents se recoupent et pointent tous dans la même direction.

 

Bien sûr, ne pas tenir compte de la tradition orale facilite bien des choses. En effet, toutes les hypothèses, même les plus saugrenues, sont alors permises. De surcroît, des affirmations tout à fait gratuites voient le jour lorsque aucun élément matériel ne vient les renforcer. Malheureusement, souvent, ces affirmations gratuites peuvent finir par être considérées comme des vérités scientifiques lorsqu'elles prennent appui sur la notoriété acquise par certains chercheurs, retardant ainsi d'autant la quête de la véritable histoire.

 

Étrangement, Michel Orliac nous a affirmé que les Polynésiens sont allés jusqu'en Amérique du Sud et en ont rapporté la patate douce. Il s'agit là d'une affirmation tout à fait gratuite, aucune preuve matérielle n'appuyant à ce jour cette hypothèse. En effet, rien ne prouve que les Polynésiens se sont rendus jusqu'en Amérique du Sud, ni, si tel était le cas, qu'ils en sont revenus.

 

Il est vrai que la patate douce est originaire de l'Amérique du Sud, mais on ignore encore de quelle façon elle s'est répandue dans toute la Polynésie.

 

En effet, une importante controverse existe encore quant à savoir si ce sont les Polynésiens qui seraient allés jusqu'en Amérique du Sud et en auraient rapporté la patate douce, ou bien si des Sud-Américains, qui comme on le sait maintenant avaient la capacité de naviguer en haute-mer, seraient allés en Polynésie et auraient emporté avec eux, tout comme les Polynésiens le faisaient lors de leurs déplacements, des végétaux indispensables à leur survie.

 

Il est donc pour le moins étonnant que Michel Orliac présente tout bonnement comme une vérité scientifique, sans mentionner cette controverse, que ce sont les Polynésiens qui sont allés jusqu'en Amérique du Sud et en ont rapporté la patate douce.

 

Telle qu'attendue, cette conférence a présenté, de manière très intéressante, la thèse conventionnelle de l'origine des Pascuans et de leur énigmatique culture, c'est-à-dire la thèse d'une colonisation exclusivement polynésienne de l'Île de Pâques, où se serait développée, au sein d'une minuscule population, une culture exceptionnelle grâce à un isolement d'à peine quelques centaines d'années. Faisant fie de la tradition orale, était aussi dans ce cadre effectivement exclu tout questionnement, discussion ou remise en question sur l'origine de cette culture énigmatique, ainsi que toute réflexion de chercheurs et d'explorateurs à travers l'histoire qui se sont le moindrement éloignés de cette thèse.

 

 

 

20 octobre 2010