.

Les moai ont-ils pu être déplacés debout, de leur lieu de fabrication jusqu'aux ahu ?

La critique de cette théorie par Science et Avenir

Suite à la parution du National Geographic qui fait la "Une" de son édition de juillet 2012 avec une théorie à l'effet que les moai auraient "marché" de leur lieu de fabrication jusqu'aux plates-formes situées le long des rivages, Science et Avenir y va de sa critique. 

 

Ó Jean Hervé Daude

 

..

Nos commentaires sont à la suite de cet article 

 

 

Ile de Pâques: les statues ont-elles "marché"? 

 

par Cécile Dumas 

 

Sciences et Avenir

 

Voir le le nouveau Hors-Série de Sciences et Avenir

http://sciencesetavenir.nouvelobs.com/archeo-paleo/20120702.OBS5790/ile-de-paques-les-statues-ont-elles-marche.html#rapanui

 

 

 

Une " nouvelle théorie " sur la construction des grandes statues de pierre de l'île de Pâques, les moai, fait actuellement le tour du web, aidée par un documentaire produit pour la télé. Ces géants pesant environ 8 tonnes auraient " marché " depuis le volcan Rano Raraku jusqu'aux plates-formes où ils étaient érigés, tirés par des cordes, selon cette théorie avancée par deux chercheurs américains, Terry Hunt et Carl Lipo, reconstituée pour le documentaire.

 

" Cette théorie a été avancée et testée pour la première fois au début des années 80 par le tchèque Pavel Pavel, précise l'archéologue Michel Orliac, c'est le système de déplacement des frigos !". On fait avancer un objet massif en le balançant d'un côté, puis de l'autre, comme le montre cet extrait vidéo du documentaire :

 

Le spécialiste français de la civilisation pascuane n'est pas convaincu par cette théorie. " Il faut garder à l'esprit que le déplacement des moai n'est que la partie la plus ostentatoire et la plus "légère" du déploiement d'énergie considérable que nécessitait l'édification d'un monument cérémoniel " rappelle Michel Orliac.

 

Le chercheur fait référence aux plates-formes sur lesquelles les statues géantes sont érigées. Car elles sont également en pierre et constituées d'énormes blocs : il a bien fallu, eux-aussi, les déplacer... Et on n'a pas pu les faire bouger selon la technique du "frigo"! " L'hypothèse la plus probable est que les Pascuans utilisaient des rondins pour construire des trains de roulement, poursuit l'archéologue. C'est une technique qui était connue dans toute la Polynésie pour mettre hors de l'eau les navires ". Les trains de roulement auraient donc servi à la fois à faire bouger les statues et leurs socles de pierre.

 

La production des grandes statues a décliné en même temps que la forêt régressait sur l'île. Les troncs auraient manqué pour déplacer les moai. La proposition de Hunt et Lipo est alors paradoxale, analyse Michel Orliac : " pourquoi les Pascuans auraient-ils cessé l'érection des statues s'ils n'avaient pas besoin d'arbres pour les déplacer ? " s'interroge-t-il. La technique du "frigo" présenté par Hunt et Lipo a un autre défaut: quid des traces de frottements que les cordes auraient dû laisser sur les visages de pierre ?

 

" Le déplacement de moai n'est de toute façon pas la partie la plus intéressante de l'histoire des Rapanui " estime le chercheur. " On sait depuis fort longtemps déplacer de grosses pierres, comme en atteste la construction des pyramides égyptiennes.

 

L'éventuelle légitime fierté des Rapanui devrait naître de l'extraordinaire exploit maritime qu'est la découverte de ce petit caillou caché au milieu de l'océan, de la richesse de leur mythologie, de l'invention d'une forme d'écriture et surtout de leur sens de l'adaptation qui triompha des assauts répétés du monde extérieur ". Bref, l'histoire de l'île de Pâques, Rapa Nui en polynésien, n'a pas fini d'être synonyme d'énigme. 

 

Nos commentaires

Réussir à déplacer un moai à la verticale n'est effectivement pas nouveau en soit. William Mulloy, Charles Love et surtout Pavel-Pavel, tous obnubilés par une légende rocambolesque pascuane à l'effet que les moai auraient marché, sans vraiment avoir analysé la totalité du contenu de cette légende, ont en effet proposé des méthodes relativement différentes les unes des autres pour déplacer des moai à la verticale.

Les Polynésiens utilisaient surtout les rondins de bois pour déplacer de lourdes charges, la même méthode aurait-elle été utilisée sur l'île de Pâques pour déplacer les moai comme le suggère M. Orliac ?  Comme le rapporte la tradition orale recueillie par le Père Sebastian Englert, les moai ne sont pas d'inspiration polynésienne, mais seraient l'œuvre d'un autre peuple arrivé sur l'île après les premiers colonisateurs. Pour cette raison les Pascuans en chargent de sculpter les moai n'ont pas privilégié les rondins de bois. Ils ont plutôt utilisé, comme nous le verrons bientôt dans notre nouvelle étude sur le déplacement des moai, d'autres matériaux traditionnels que leurs propres ancêtres avaient privilégié.

L'interruption de la production des moai se serait produite à l'époque de l'extermination des " Longues oreilles ". Ces derniers, selon la tradition orale, seraient les instigateurs et les maîtres d'oeuvres des moai. Selon nous, ces descendants des Orejones,[1]  la garde d'élite de l'Inca Tupac, auraient été exterminés durant la même période où aurait sévit un Méga El Nino qui aurait dévasté l'Île de Pâques, entraînant ainsi la disparition de son couvert forestier.[2] L'interruption de la fabrication des moai, l'extermination des Longues oreilles et la disparition du couvert forestier seraient donc concomitant dans le temps.

Loin d'être une partie inintéressante de l'histoire des Pascuans comme le considère M. Orliac, tout au contraire, le déplacement des moai nous apprend à mieux connaître les méthodes relativement élaborées utilisées par les anciens Pascuans, et va nous permette en même temps de nous faire une idée de leur niveau technique. L'origine d'une certaine partie de la population pascuane pourrait aussi être appuyée par l'utilisation des techniques employées.

L'île de Pâques fut visitée plus d'une fois avant l'arrivée des premiers occidentaux et la richesse de la mythologie des Pascuans est surtout redevable à la diversité des peuples qui furent présents sur l'Île. Leur tradition orale, pour le moins surprenante, est aussi très explicative de l'histoire des Pascuans pour quiconque sait la remettre dans son contexte.

Quant à l'hypothèse de l'invention d'une écriture sur l'Île de Pâques, comme l'affirme M. Orliac, celle-ci n'est corroborée d'aucune manière, ni par l'histoire du développement de l'écriture chez les différentes civilisations, développement qui nécessite un grand bassin de population et un niveau de développement culturel important, ni même par l'histoire des Pascuans elle-même. Les Pascuans ont en effet toujours affirmé, depuis que les premiers explorateurs se sont intéressés à cette écriture, qu'elle n'a pas été élaborée sur l'Île, mais qu'elle proviendrait de l'extérieure ayant été apportée par les premiers colonisateurs.

Lorsque l'on cherche dans la bonne direction, en sortant du paradigme à l'effet que l'Île de Pâques aurait été colonisée uniquement par des Polynésiens et que ceux-ci seraient restés dans un extrême isolement durant plusieurs centaines d'années, il est possible de trouver des solutions très satisfaisantes aux différentes énigmes présentes à l'île de Pâques. Cela nécessite cependant de se distancer des vieilles croyances du passé et de s'intéresser à la science actuelle, et à venir ...

[1] Daude, Jean Hervé. Île de Pâques – L’empreinte des Incas.  Laval, 2009

[2] Daude, Jean Hervé.  Mega El Nino et déforestation de l'Île de Pâques, l'effet combiné d'un dérèglement climatique et de l'action de l'homme.  Laval, 2008.

 

 

Une toute nouvelle étude à paraître :

 Île de Pâques - Déplacement et édification des moai

 

J H Daude

 

.

.