Île de Pâques 1934

Deux hommes pour un mystère

 

THomas Lavachery

Photos  Ó Thomas Lavachey

 

 

 

 

JHD : Bonjour Thomas, vous avez développé ce thème de l'expédition de 1934 à l'Île de Pâques à trois reprises;  votre mémoire de licence en Histoire de l'art, la réalisation d'un documentaire de 56 minutes et finalement ce livre. Comment a germé en vous, pour la première fois, l'idée de parler de cette expédition et pourquoi cet intérêt à creuser les personnalités si différentes des deux personnages principaux, votre grand-père Henry Lavachery et Alfred Métraux ?

THOMAS LAVACHERY : Mon grand-père est un peu le héros de la famille. Mon père m'en parlait souvent quand j'étais enfant, et l'expédition à l'île de Pâques, moment fort de la carrière d'Henri Lavachery, me faisait rêver. J'ai fait des études d'Histoire de l'art à l'ULB (Bruxelles), dans une section dédiée aux arts non européeens, créée par mon grand-père. Quand est venu le moment de choisir mon sujet de mémoire, j'ai naturellement pensé à l'expédition de 34, d'autant que je possède des carnets de terrain, matériel inédit que j'eu le loisir d'exploiter. Je me suis plongé dans l'aventure, en lisant tout ce que je pouvais en plus des carnets, les livres publiés, les articles, la correspondance... Ainsi j'ai pu me faire une idée du contexte dans lequel le projet d'expédition est né, et aussi voir quel avait été l'apport de chacun des deux protagonistes, Henri Lavachery et Alfred Métraux, lequel représentait la France alors que mon grand-père, bien sûr, partait pour la Belgique. Métraux était un scientifique hors pair, intelligent, déjà expérimenté malgré son jeune âge. Il avait une vision moderne de l'anthropologie. Je dirais pour résumer que c'est lui qui, le premier, a replacé l'Île de Pâques dans son contexte polynésien. Cependant il a eu tendance à négliger les Pascuans de 1934, qui le décevaient par le peu de connaissances qu'ils gardaient de leur passé. Mon grand-père a eu une autre attitude qui lui a permis certains réflexe heureux et louables, comme celui de s'intéresser à la sculpture en bois de l'époque de l'expédition, dont il a récolter des exemples et à laquelle il a consacré plusieurs articles. 

Lavachery et Métraux étaient à bien des égards des personnages antithétiques. Tant par leur formation, leurs attentes, leur caractère, ils s'opposaient. Et pourtant ils se sont très bien entendus et ont réalisé ensemble un travail qui fait date. L'expédition de 34, c'est beaucoup de choses en même temps: une aventure scientifique (ah! le fameux "mystère" des statues géantes), une histoire d'amitié, et enfin un épisode important dans l'histoire récente de l'île. A l'époque, les indigènes vivaient parqués dans une réserve entourée de barbelés alors que l'essentiel du territoire était réservé à l'élevage du mouton par des Anglais. Dans ce triste contexte, le séjour de l'expédition a été un moment fort pour les Pascuans. Pour eux, côtoyer deux Blancs bien intentionnés, curieux de leur culture, c'était, sinon tout à fait unique (il y avait eu Routledge en 1914), du moins rarissime. Du coup Métraux et Lavachery, ce dernier surtout, ont laissé un souvenir impérissable à l'Île de pâques, comme j'ai pu le constater moi-même en 2000. Voilà, je crois avoir dit tout ce qui me lie au sujet - mais aussi ce qui le rend objectivement passionnant, à savoir sa richesse thématique.

 

Henri Lavachery et Alfred Métraux

 

 

JHD : Votre grand-père vous avait-il raconté cette expédition durant votre jeunesse ?

THOMAS LAVACHERY : Mon grand-père est mort quand j'avais cinq ans; je me souviens de lui comme d'un vieil homme facétieux, entouré de livres et surtout d'objets du bout du monde. C'est mon père, Jean Lavachery, qui m'a le premier parlé de l'expédition de 34.

 

Henri Lavachery en bonne compagnie sur l'Île de Pâques

 

JHD : Vous êtes déjà allé à l'Île de Pâques ?

THOMAS LAVACHERY : Je suis allé dans l'île il y a quelques années pour faire un documentaire: L'Homme de Pâques, Y.C. Aligator Film, 2000. J'ai visité les lieux où avait séjourné mon grand-père, de l'Ahu Tepeu au volcan Rano Raraku, et j'ai rencontré les vieux qui avaient connu l'expédition. Parmi eux, Ana Rapahago, qui avait cinq ans en 34, et que mon grand-père a failli adopter. Une histoire très émouvante que je raconte dans mon livre et qu'elle a livré pour la première fois devant ma caméra, il y a huit ans de cela...

 

 

Thomas Lavachery, à droite, lors du tournage de son documentaire : L'homme de Pâques

 

Thomas Lavachery : A ma droite se tient Ana, fille de Victoria Rapahango - celle qui aurait pu devenir ma tante...

 

JHD : Votre grand-père a écrit un roman intitulé Herbe jaune, en référence, je crois, aux hautes herbes qui garnissent une bonne partie de la surface de l'Île de Pâques. Avez-vous eu l'occasion de lire ce manuscrit ? Y a t-il déjà eu des tentatives pour le faire éditer ? Votre grand-père, Henry Lavachery, avait de multiples talents il me semble. Ce n'est en effet pas banal de participer à une expédition de cette envergure, d'écrire par la suite sur l'Île de Pâques d'un point de vue scientifique, d'agrémenter les ouvrages en question par des dessins, de faire des aquarelles sur ce qu'il avait vu, et de surcroît d'entreprendre la rédaction d'un roman sur ce thème.

Si je regarde votre parcours, il me semble que c'est un peu de famille. Vous dessinez remarquablement bien, vous avez un talent certain pour raconter des histoires fantastiques, ce qui ne vous empêche pas de traiter des sujets aussi sérieux que l'expédition de 1934, par le biais de la personnalité des principaux acteurs de cette expédition.

THOMAS LAVACHERY : Oui, c'est vrai, nous sommes un peu des touche-à-tout dans la famille. Mon grand-père a essayé de faire publier son livre; Flammarion était à deux doigts de le prendre, et puis ça ne s'est pas fait. C'est un roman haut en couleur, plein de rebondissements et fortement inspiré, bien sûr, par le séjour de l'auteur à Rapa Nui. Cela dit, c'était son premier essai romanesque et je dirais qu'il a certains défauts qui expliquent le refus des éditeurs.

 

 

Tous nos remerciements à Thomas Lavachery