VOYAGE DE LA PÉROUSE AUTOUR DU MONDE

Publié d'après tous les manuscrits de l'auteur

Imprimerie Durand 1930

 

Le 24, les vents se fixèrent à l'Est; ils ne varièrent pas de 5 degrés jusqu' à cent vingt lieues environ de l' île de Pâque.

Le 3 avril, par 27 degrés 5 minutes de latitude sud et 101 de longitude occidentale, nous eûmes des vents du Nord-est au Nord-ouest; nous vîmes aussi quelques oiseaux. Cette variété des vents est l'indice le plus certain de terre; mais les physiciens auront peut-être quelque peine à expliquer comment l'influence d' une petite île, au milieu d'une mer immense, peut s'étendre jusqu' à cent lieues. La direction du vol des oiseaux, après le coucher du soleil, ne m'a jamais rien appris; et je suis bien convaincu qu'ils sont déterminés dans tous leurs mouvements en l'air, par l'appât d' une proie. J'ai vu, à l'entrée de la nuit, des oiseaux de mer diriger leur vol vers dix points différents de l' horizon; et je crois que les augures les plus enthousiastes n'auraient osé en rien conclure.

Le 4 avril, je n'étais plus qu' à soixante lieues de l' île de Pâque; je ne voyais point d'oiseaux; les vents étaient au Nord-Nord-Ouest; il est vraisemblable que si je n'eusse connu avec certitude la position de cette île, j'aurais cru l'avoir dépassée, et j'aurais reviré de bord.

Le 8 avril, à deux heures après midi, j'eus connaissance de l' île de Pâque, qui me restait à douze lieues dans l'Ouest 5 degrés sud; la mer était fort grosse, les vents au Nord.

Je prolongeai, pendant la nuit du 8 au 9 avril, la côte de l'île de Pâque, à trois lieues de distance: le temps était clair. Au jour, je fis route pour la baie de Cook: c' est celle de l'île qui est le plus à l' abri des vents du Nord au Sud, par l'Est; elle n' est ouverte qu' aux vents d'Ouest; et le temps était si beau, que j'avais l'espoir qu'ils ne souffleraient pas de plusieurs jours. À onze heures du matin, je n'étais plus qu'à une lieue du mouillage. L'Astrolabe avait déjà laissé tomber son ancre; je mouillai très près de cette frégate; mais le fond était si rapide, que les ancres de nos deux bâtiments ne prirent point; nous fûmes obligés de les relever et de courir deux bords pour regagner le mouillage.

Cette contrariété ne ralentit pas l'ardeur des indiens; ils nous suivirent à la nage jusqu'à une lieue au large; ils montèrent à bord avec un air riant et une sécurité qui me donnèrent la meilleure opinion de leur caractère. Des hommes plus soupçonneux eussent craint, lorsque nous remîmes à la voile, de se voir enlever et arracher à leur terre natale; mais l'idée d'une perfidie ne parut pas même se présenter à leur esprit: ils étaient au milieu de nous, nus et sans aucune arme; une simple ficelle autour des reins, servait à fixer un paquet d'herbes qui cachait leurs parties naturelles. Leur physionomie est généralement agréable, mais très-variée, et n' a point, comme celle des malais, des chinois, des chiliens, un caractère qui lui soit propre.

Je fis divers présents à ces indiens; ils préféraient des morceaux de toile peinte, d' une demi-aune, aux clous, aux couteaux et aux rassades; mais ils désiraient encore davantage les chapeaux: nous en avions une trop petite quantité pour en donner à plusieurs. À huit heures du soir, je pris congé de mes nouveaux hôtes, leur faisant entendre, par signes, qu'à la pointe du jour je descendrais à terre: ils s' embarquèrent dans le canot en dansant, et ils se jetèrent à la mer à deux portées de fusil du rivage, sur lequel la lame brisait avec force: ils avaient eu la précaution de faire de petits paquets de mes présents, et chacun avait posé le sien sur sa tête pour le garantir de l' eau.

(ce document sera bientôt complété)