Lettre du Frère Eugène Eyraud

 

Annales de la Propagation de la Foi

Vol. 38 

1866

 

Lettre du Frère  Eugène Eyraud, au Supérieur général

 

Valparaiso, décembre 1864

 

 

Mon très révérend père,

 

Ce fut le vingt-quatrième jour de notre navigation, 2 janvier 1864, que nous aperçûmes l'île de Pâques, appelée Rapa Nui par les indigènes. Le capitaine demanda à ceux que nous ramenions s'ils connaissaient la baie d'Anakena, où je voulais débarquer. Après quelques instants d'hésitation, à cause de la distance, ils s'écrièrent: "Voici Anakena!"

L'aspect de cette île est agréable, surtout lorsqu'on vient de parcourir les Pomotu. Elle peut avoir vingt-cinq kilomètres de long sur dix-sept de large. En général, la côte est coupée à pic, et ne laisse que de rares solutions de continuité où l'on puisse facilement aborder. Le terrain s'élève d'une manière uniforme, reliant la côte avec trois mamelons qui couronnent l'île. Du sommet de ces mamelons  jusqu'au rivage, il règne une égale fertilité. Partout la même verdure, partout de hautes herbes; absence d'arbres ou de plants élevés; des découpures profondes, pas de cours d'eau. La côte présente trois baies principales où l'on peut débarquer: Anakena, au nord; Anarova, au nord-ouest; et Vahui, au sud. Mais ces baies, si elles méritent ce nom, ne promettent aucun abri aux navires.

Aussi, arrivé en face d'Anakena, le capitaine prétendit que le mouillage n'était pas sûr. En réalité, un motif d'intérêt le poussait à aborder ailleurs. Pour moi, je tenais à débarquer à Anakena, et je fis instance auprès du capitaine. Il eut beau m'alléguer que mes effets seraient mouillés, je lui répondis que ce serait un petit malheur; l'essentiel était qu'il débarquât tout de suite les Kanacs, afin qu'ils nous fissent connaître à leurs compatriotes, et qu'on ne nous prît pas pour des pirates. Le capitaine eut l'air de s'exécuter, il donna l'ordre de mettre le canot à la mer, et les Kanacs se disposèrent à descendre. J'étais en proie à un violent mal de tête; je me jetai sur mon lit pour reposer un instant. A peine endormi, je suis réveillé par le bruit de Kanacs, que je croyais déjà à terre. Je monte sur le pont, et m'aperçois que nous faisons route vers un autre point de la côte.

Où allez-vous me débarquer? demandai-je au capitaine. Comment, de l'endroit où vous me laisserez, pourrai-je transporter mes effets à Anakena?

Soyez tranquille, me répondit-il, pour quatre pièces d'étoffe que vous donnerez aux Kanacs, je me charge de faire transporter vos effets où vous voudrez.

Très-bien !  Mais répondez-vous aussi qu'on ne me dévalisera pas en route? 

Le capitaine ne répondit rien, continua sa route, et le soir nous arrivions à Anarova. Après avoir jeté la sonde, il ne croit pas prudent de mouiller, et reprend le large pour passer la nuit.

Le lendemain, qui était un dimanche, nous abordons enfin. Le second du navire était un jeune Mangarevien, nommé Daniel, qui parlait un peu l'anglais et le français, et se trouvait d'ailleurs en mesure de s'entendre avec les habitants de l'île de Pâques, dont la langue a beaucoup de rapport avec celle de Gambier. C'est lui qui fut chargé de conduire les Kanacs à terre. Il ne tarda pas à revenir. Pauvre Daniel! Il était tout hors de lui. Avant même de remonter à bord, il engagea avec le capitaine une conversation animée, et à laquelle je ne compris rien, car ils parlaient l'anglais. Qu'avait-il donc?

Je ne retournerai pas à terre pour mille piastres, me dit-il; ce sont des gens horribles à voir. Ils sont menaçants, armés de lances; la plupart sont entièrement nus. Les plumes qu'ils portent comme ornement, le tatouage, leurs cris sauvages, tout leur donne un aspect affreux. Puis, la petite vérole fait des ravages dans l'île. Quelques-uns de ceux qu'on a ramené du Callao ont apporté l'épidémie, qui s'est répandue partout, excepté à Anakena.

En effet, sur cent malheureux qu'un navire avait pris au Callao (Pérou), quinze seulement avaient échappé à la mort, et avaient communiqué la petite vérole à leurs compatriotes. Les Kanacs qui ont connu cette maladie en ont une peur indicible. Daniel en avait entendu parler, et, frappé du teint rouge qu'il avait remarqué chez les indigènes, il l'avait regardé comme un effet du fléau dont on lui avait, du reste, exagéré les ravages. Daniel, donc, effrayé du danger qu'il croyait avoir couru, avait mis l'alerte à bord.

Le capitaine, ajouta-t-il, vous ramènera gratuitement à Tahiti. Il ne faut pas songer à aller à terre; on s'exposerait à perdre le canot et à gagner la maladie.

Retourner à Tahiti! repris-je; vous plaisantez... Croyez-vous que je me suis embarqué pour le plaisir de voyager? L'armateur et le capitaine, en faisant le marché, savaient bien que la petite vérole était dans l'île: ce sont eux qui m'en ont donné la première nouvelle.

Il fut décidé que je descendrais seul, et que je me rendrais par terre à Anakena avec Pana. Le navire devait s'y trouver, le lendemain matin, pour débarquer mes effets. Je saute dans le canot, et, pendant que Daniel me conduisait, je le prie de remporter un peu d'herbe que je lui donnerais sur le rivage, pour mes cinq moutons laissés à bord et presque morts de faim.

Ah! dit-il en faisant la grimace, qui sait si le capitaine la voudra laisser entrer dans le navire?

Je comprends, répliquai-je en souriant: vous pensez que la petite vérole s'embarquera avec l'herbe. Ne craignez rien.

Bientôt je suis à terre, et j'arrache quelques poignées d'herbes que je vais porter moi-même au canot.

L'épreuve de Daniel touchait à son terme: il prenait le large. La mienne commençait: je me trouvais au milieu de mes nouveaux hôtes.

Assurément, il faut bien pardonner à Daniel d'avoir eu peur. Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, qui pouvait monter à douze cents, n'avait rien de rassurant. Les hommes étaient armés d'une espèce de lance formée d'un bâton au bout duquel est fixée une pierre tranchante. Ces sauvages sont grands, forts et bien faits. Leur figure se rapproche beaucoup plus du type européen que celle des autres insulaires de l'Océanie.

Les Marquisiens sont, de tous les Kanacs, ceux qui ont avec eux la plus grande ressemblance. Leur couleur, quoique un peu cuivrée, ne s'éloigne pas non plus beaucoup du teint de l'Européen, et même un grand nombre sont entièrement blancs. Mais d'abord, et surtout à quelque distance, on ne sait que penser; car tous, hommes, femmes et enfants, ont le visage et tout le corps peint en mille manières, et ce tatouage jette dans l'illusion. C'est avec une espèce de terre délayée, ou avec le jus de certaines plantes, qu'ils se barbouillent ainsi; les femmes n'emploient que le rouge, les hommes emploient indistinctement toutes les couleurs.

Daniel avait conclu à des dispositions hostiles, de ce qu'il n'avait reconnu la présence d'aucune femme au milieu de la foule. Mais il était dans l'erreur, et cette erreur s'explique. A première vue, tout le monde se ressemble, parce que tout le monde porte le même costume. Or, cet uniforme est de la plus grande simplicité: une bande d'étoffe de papyrus ou d'autre plante, qu'ils assujettissent par un cordon de cheveux, et dont ils se ceignent les reins, en fait les principaux frais. Un morceau de la même étoffe, mais plus grand, jeté sur les épaules et fixé autour du cou par les deux bouts, complète l'habillement. Voilà la tenue ordinaire des hommes et des femmes, et voilà aussi pourquoi, de loin, on ne les distingue pas. Il y a une différence pourtant. Le tissu dont les femmes se couvrent est fait ordinairement avec une sorte de paille; chez les hommes, il est d'une autre matière. Les hommes, après avoir ramené par derrière les extrémités de cette bande, les laissent pendre; les femmes les assujettissent. Les femmes ne manquaient donc, pas plus que les hommes, au rassemblement; même c'était elles qui avaient attiré l'attention de Daniel: car il m'avait dit que ces sauvages portaient les cheveux réunis en faisceau et dressés perpendiculairement sur la tête. Or, ce sont principalement les femmes qui disposent ainsi leur chevelure.

J'eu le temps de remarquer ces particularités; mais j'avais autre chose qui me tenait au coeur à mon entrée dans l'île. Je cherchais des yeux les Kanacs, mes compagnons de voyage. Je les aperçus au milieu de la cohue, à peu près aussi embarrassés que moi. Les compatriotes de Pana et des autres ne pensaient guère à célébrer leur retour; ils avaient trouvés plus pressé de mettre la main sur leurs effets. Je m'approche d'eux et leur annonce l'arrivée du capitaine à Anakena, pour le lendemain matin. Ils ne font nulle attention à mes paroles. Je reviens plusieurs fois à la charge, et Pana me répond enfin que nous partirions pour Anakena dès que nous aurions avalé les pommes de terre qui étaient au feu. J'avais faim, il est vrai; mais j'avais encore plus envie de me voir éloigné de cette bruyante réunion.

Les pommes de terre mangées, il s'agissait d'aller à Anakena. Mais chaque fois que nous tentions de nous échapper, Pana et moi, on nous mettait la main au collet. Fatigué d'une lutte inutile, et sans espoir de me débarrasser de mes vigilants gardiens, je voulus faire des signaux au navire qui était au large. J'agite mon chapeau, mon mouchoir, je crie de mon mieux: peine perdue! Nous essayons encore de fuir, en nous glissant derrière une roche; mais il se trouve là plusieurs individus qui laissent passer Pana, et me ramènent au milieu de la foule.

La nuit approchait, et je ne savais que devenir, lorsque Pana revint avec des gens armés de lances. Alors je me dirige à toutes jambes de leur côté. Ils s'interposent entre mes gardiens et moi, pour protéger ma fuite, et me recommandent de courir de mon mieux. Je m'en acquittai en conscience. Il était onze heures du soir quand je m'arrêtai avec mes protecteurs, qui avaient pu me rejoindre, et je me retirai avec eux dans une grotte, où des femmes nous apportèrent des pommes de terre. Là, nous trouvâmes un peu de repos.

Au point du jour, nous nous remettons en marche, et nous arrivons à Anakena. Le navire était au large; il approche peu à peu; je lui fais des signaux, mais il n'a pas l'air de comprendre. Il louvoie et nous fait louvoyer le long de la côte, avec toute la population; nous n'en pouvions plus. Pana voulait retourner chez lui, et j'avais bien de la peine à le retenir, lorsque le navire s'éloigna pour ne plus se laisser voir. Je reviens alors sur mes pas, et, accompagné de quelques Kanacs, j'arrive avant la nuit à la cabane de la famille Pana.

Ce fut un moment de profonde tristesse pour moi, quand je me vis délaissé dans cette île, sans ressource d'aucune espèce, et privé pour longtemps peut-être des moyens de pouvoir parler de la Religion à ces malheureux indigènes. Que le navire emportât mes effets, passe; mais ce qui était pour moi une perte irréparable et la cause principale d'un complet abattement, c'était de me voir dépourvu du seul objet qui eût pu me consoler de la perte de tout le reste, je veux dire un catéchisme tahitien, qui m'était indispensable pour enseigner aux Kanacs les prières et les premières vérités de la Religion. Mes catéchismes et mes livres de prières étaient restés à bord du navire; le navire avait disparu, et probablement il était en route pour Tahiti.

Je me livrais à ces regrets, lorsque arrive Pana avec quelques-uns de ses gens.

Vos effets, me dit-il, sont débarqués à Anarova, et sont saisis par les gens de cette baie. Le capitaine vous fait dire d'aller lui parler demain.

Retourner à Anarova ! c'est impossible: j'ai les pieds écorchés et une entorse au genou; je ne puis me remettre en route.

On vous portera s'il le faut; mais il est indispensable pour vous d'aller demain à Anarova. Je vous accompagnerai pendant la route, sans aller toutefois jusqu'à Anarova; car là-bas on est furieux contre moi.

Puis il m'invita à manger des patates et à entrer dans sa cabane pour y passer la nuit.

C'était pour la première fois que j'entrais dans une cabane kanac. Je veux que vous en preniez connaissance avec moi: la description ne sera pas longue. D'abord, le mobilier est très-simple: la vaisselle se compose d'une calebasse pour apporter de l'eau, et d'un petit sac de paille tressée pour porter les pommes de terre. Le lit et l'ameublement, vous saurez ce que cela peut être, quand je vous aurai parlé de la cabane elle-même Représentez-vous une moule à demi-ouverte et reposant sur le tranchant de ses valves, et vous aurez une idée de la forme de cette cabane. Quelques bâtons recouverts de paille en font la charpente et le toit. Une ouverture en gueule de four permet d'entrer aux habitants et aux visiteurs qui veulent bien se traîner, non pas sur les genoux, mais sur le ventre. Cette porte marque le milieu de l'édifice, et laisse passer assez de lumière pour qu'on puisse se reconnaître quand on y est depuis un moment.

Vous ne sauriez croire combien de Kanacs peuvent trouver un gîte sous ce toit de chaume. Il y fait passablement chaud, abstraction faite des petits désagréments qu'entraînent l'imparfaite propreté des indigènes et la communauté de biens qui s'y établit nécessairement. On n'en sort pas sans emporter dans ses vêtements, quand on en a, bon nombre des habitants de la case. Mais la nuit, lorsqu'on ne trouve pas d'autre refuge, il faut bien faire comme tout le monde. Alors on prend sa place; la position est indiquée à chacun par la nature de l'endroit. La porte étant au milieu, elle détermine un axe qui divise la cabane en deux parties égales. Les têtes opposées les unes aux autres, de chaque côté de cet axe, laissent entre elles assez d'espace pour donner passage à ceux qui entrent et à ceux qui sortent. On s'étend donc dans le sens de la largeur, on s'arrange du mieux que l'on peut, et l'on tâche de dormir. Quoique bien fatigué, j'avais nombre d'excuses pour ne pas fermer l'oeil. Je pus donc écouter à loisir les chants et les pleurs qui exprimaient, me disait-on, la joie des assistants.

Lorsque le jour arriva, le premier objet que j'aperçus fut une petite idole domestique, dont on ne paraissait pas se mettre beaucoup en peine. Hélas! ce n'était pas à ces dieux-là que je me sentais disposé à penser. Je me mis à faire, devant l'assistance et avec toute la solennité possible, la prière en langue kanaque. J'avais plus besoin que jamais de demander au bon Dieu la force et la patience. Mes embarras ne faisaient que de commencer. Il me fallait retourner à Anarova, me livrer à ces gens, des mains desquels j'avais eu tant de peine à échapper, et qui m'avait inspiré si peu de confiance. Mais il n'y avait pas à reculer, et je me remis en marche, malgré la fatigue de deux journées passées à courir sur des chemins faits pour déconcerter des pieds européens. Le terrain de l'île est tout volcanique; les pierres et les pointes de rochers se montrent partout. Au milieu de ces pierres et de l'herbe qui croît de tous côtés, il n'existe que des sentiers creux, à peine tracés et moins larges que la semelle du soulier, ce qui vous oblige à marcher les deux pieds sur la même ligne, sans pouvoir jamais les poser carrément sur le sol.

Arrivé à Anarova, je me vis de nouveau entouré d'une foule bruyante qui couvrait la plage, comme les jours précédents. Le capitaine avait débarqué mes effets. Quelques Kanacs, munis de lances, semblaient monter la garde pour défendre ma propriété; mais ils avaient eu soin de s'adjuger préalablement ce qui s'était trouvé à leur portée. L'un s'était fièrement coiffé de mon chapeau, un autre avait eu assez d'adresse pour endosser ma redingote; tout ce qui n'était pas sous clef avait disparu. Enfin j'avais quelques malles et les montants de la case que j'avais préparée à Tahiti. Le plus pressé pour moi était de construire ma case; mais ce n'était pas chose facile, car les défenseurs de ma propriété paraissaient disposés à la défendre contre moi-même. Les quatre montants attiraient surtout l'attention. Les uns prétendaient que c'était une barque; d'autres cherchaient leur destination. Je leur dis que, s'ils me laissaient faire, j'allais montrer à tout le monde ce que c'était. On me permets alors d'approcher. Je saisis un marteau et quelques clous, puis je commence à dresser les bois. Mais il fallait m'arrêter à chaque instant, et entendre les avis qui se succédaient, tantôt pour suspendre, tantôt pour continuer le travail. Après bien des alternatives, les spectateurs comprirent que ce qui les avait tant intrigués était une maison. Je n'avais pas, bien entendu, choisi le terrain; je m'étais contenté de dresser les montants autour des malles; l'ouvrage achevé, j'eus la consolation de voir mes effets sous clef, et l'espoir de coucher chez moi.


Nous étions au soir. Il m'était enfin donné de respirer: j'avais un gîte; ce qu'on ne m'avait pas volé était dans ma maison, et j'avais la clef dans ma poche. En ce moment, Temanu, un des Kanacs, vint m'offrir trois poules. Alors je fis aussi connaissance d'un homme qui devait avoir avec moi de trop nombreux rapports: mon mauvais génie venait de m'apparaître en la personne de Torometi. À la vue des poules, il s'approche de moi et les demande, "pour me débarrasser, dit-il, et pour les faire cuire." Il m'en débarrassa en effet, et, pendant mes neuf mois et neuf jours de séjour à l'île de Pâques, le drôle continuera, avec une persévérance à toute épreuve, de me débarrasser de tout ce que j'avais apporté, et qui ne me gênait guère.


Torometi est un homme de trente ans, grand et fort comme les indigènes de l'île. Son air faux et contraint inspire la défiance et justifie sa mauvaise réputation. On m'a dit qu'il n'appartient pas à la race de l'île de Pâques. Cependant c'est bien un Kanac; il a ses frères et une nombreuse famille. Je m'aperçus qu'il jouissait d'un grand ascendant sur les voisins. Il ne me serait pas facile de bien caractériser l'autorité des chefs dans cette île; je ne sais même sur quel fondement elle repose. Il semblerait que c'est tout simplement une influence prise par quelques-uns sur leurs voisins, et qu'on s'habitue peu à peu à reconnaître. Toujours est-il que Torometi était visiblement un chef: c'était mon chef et mon voisin. Sa maison ne se trouvait qu'à quelques pas de la mienne, et néanmoins il ne se jugeait pas assez près de moi; car, la nuit venue, il me dit d'ouvrir la porte, s'étend sur mes malles sans cérémonie aucune, et m'invite à dormir. Il venait de prendre possession de mon logis.

Me voilà définitivement établi dans ma nouvelle patrie. Je suis accepté, je suis reconnu de toute l'île, ou du moins je ne tarderai pas à l'être. Ma résidence va devenir le point de réunion de tous les curieux, c'est-à-dire de tous les habitants. Je suis le Papa, l'étranger qu'on voudra connaître, qu'on voudra voir travailler, et surtout qu'on s'appliquera à exploiter. Vous pouvez déjà, très-révérend Père, vous figurer assez exactement ma vie à l'île de Pâques. Torometi me regardera comme sa propriété, moi et mes effets. En cette considération, il me fournira, chaque jour, ma ration de patates cuites; il tiendra à me nourrir. Aussi pourrai-je consacrer toute la journée à l'instruction des indigènes. C'est ce que j'ai pu faire depuis mon arrivée jusqu'à mon départ. Je n'ai eu guère que deux espèces de distractions: le travail le plus indispensable pour cultiver un petit coin de terre et y semer les graines de légumes que j'avais apportées, puis ma défense et celle de mes effets contre les prétentions toujours croissantes de Torometi. En dehors de cela, mon séjour à l'île de Pâques a été une longue classe, un long catéchisme, interrompu seulement par de courts moments de repos et quelques petits incidents. Trois fois par jour la cloche annonçait la prière. On se réunissait; je prononçais chaque mot de la prière, et les assistants le répétaient: c'était la prière proprement dite. Venait ensuite la classe, où l'on répétait les prières, le catéchisme, et où l'on apprenait à lire. En neuf mois et quelques jours, je n'ai pas fait de docteurs, on peut le croire; mais enfin, quelques Kanacs, tant garçons que filles, ont appris assez bien les principales prières et les mystères principaux de la Religion. Beaucoup ont commencé à épeler; il y en a cinq ou six qui lisent passablement. Ces résultats ne paraîtront peut-être pas très brillants; mais il ne faut point oublier que ces pauvres gens n'avaient pas la moindre idée des choses que je devais leur enseigner, que leur langue manquait des mots nécessaires pour les nommer, et qu'en leur enseignant les prières, il me fallait apprendre leur langue, ce qui est plus difficile qu'on ne pense. Avec des sauvages, il n'y a pas de questions à faire, de renseignements à demander. Ils vous disent le nom de l'objet qu'ils ont présentement sous les yeux, mais n'allez pas plus loin; ne demandez pas le sens d'un mot que vous ne connaissez pas, encore moins une définition: c'est infiniment au-dessus de leur intelligence. Ils ne trouveront rien de mieux alors que de vous répondre en répétant la question.

Pour obtenir ces minces résultats, il a fallu être, à chaque instant du jour, à la disposition de ces enfants, grands et petits. Soyez prêt ou ne le soyez pas, monsieur le professeur ou mon Frère le catéchiste, voici venir les écoliers. On frappe à la porte: si je sors immédiatement, c'est bien; on commencera la classe sur l'herbe, en face de la case. Que si je tarde un peu, ou si, croyant apercevoir chez les élèves plus d'envie de s'amuser que d'apprendre, je veux les renvoyer à plus tard, ils ne manquent pas l'occasion. Après avoir frappé à la porte, on frappe tout autour de la maison; puis on s'asseoit à distance, et l'on s'amuse à jeter des pierres, d'abord de petites, ensuite de plus grosses, pour soutenir l'intérêt. Que le catéchiste soit de bonne humeur ou non, il faudra bien qu'il se montre. Je sors donc, armé de mon catéchisme, et, m'asseyant sur l'herbe, je leur dis:

Voyons! approchez; nous allons apprendre les prières.

Non, répondent les élèves, approche plutôt, toi; viens ici.

Le plus simple est d'y aller. Tous alors s'accroupissent sur l'herbe, et répètent les prières, les demandes et les réponses du catéchisme, avec plus ou moins d'attention, et sur un ton plus ou moins satisfaisant. Au bout de quelque temps, arrivent de nouveaux élèves. Ceux qui s'ennuient les premiers, se lèvent et s'en vont; les derniers venus ne tardent pas à les suivre: bientôt la place est libre, et le professeur peut s'occuper d'autre chose, à la condition toutefois de recommencer dès que l'envie viendra à ces messieurs de recommencer l'exercice. si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain; tenez-vous prêt, car ici il y a peu d'occupations, peu de distractions, et l'on frappera bien vite à la porte du papa en disant: "Enseigne-nous à prier."

Ces braves gens, en effet, n'ont rien à faire les douze mois de l'année. Un jour de travail leur assure une abondante récolte de patates pour une année entière; pendant les trois cent soixante-quatre autres jours, on se promène, on dort, on se visite. Aussi les assemblées, les fêtes sont continuelles. Quand elles cessent sur un point de l'île, elles commencent sur un autre. Le caractère de ces fêtes varie suivant la saison.

En été, ce sont les Païna qui attirent toute la population. Chacun apporte sa nourriture pour le temps de la fête, surtout pour le dernier jour, jour de banquet. Toutes ces rations, placées sur une même ligne et recouvertes de branches, sont la pièce principale. Quand on a bien couru pendant plusieurs jours, quand on a fait, selon les règles de l'étiquette, toutes les évolutions voulues, vient le jour de la débâcle: on avale les patates ou les pommes de terre douces, puis on réunit en faisceau les branches qui les couvraient, et l'on en fait une espèce de colonne, de mât: c'est là ce que signifie le mot païna.

L'automne et l'hiver sont la saison des pluies; les fêtes prennent un autre aspect. Aux païna succèdent les Areauti. Ce ne sont plus les grandes courses, les évolutions savantes, les succulents banquets de patates. On bâtit sur le lieu de la fête de grandes maisons, je veux dire des cases plus hautes que les cases ordinaires. Les maisons achevées, on se réunit par groupes, on se place sur deux lignes, et l'on chante. Que chante-t-on? Oh! je vous avoue que cette poésie est très primitive, et surtout très peu variée. L'événement qui a le plus frappé l'imagination est en général l'objet du chant. Ainsi une maladie s'est-elle introduite, la petite vérole, par exemple; c'est elle qui sera chantée aux areauti. Dans une fête, on attrapa mes brebis, on les rôtit et on les mangea; les brebis brûlées ont été chantées, je ne sais combien de temps. N'allez pas croire qu'on fasse des poèmes dans ces circonstances; on se contente de répéter tout simplement la chose, quelquefois le mot seul qui l'exprime, et on le chante sur tous les tons, depuis le commencement de la fête jusqu'à la fin.

Le printemps amène le Mataveri. C'est un espèce de champ-de-mars où l'on se réunit. La réunion dure deux mois, et l'on recommence à courir et à faire tous les exercices possibles. Le mataveri se relie au païna, que l'on voit reparaître avec l'été. C'est ainsi que les Kanacs font ce qu'ils peuvent pour chasser l'ennui.

Naturellement ces fêtes sont l'occasion d'un étalage de luxe extraordinaire; chacun s'y rend avec ce qu'il a de plus précieux. Alors apparaissent les toilettes les plus excentriques. Les Kanacs ne se contentent plus du simple déshabillé dont j'ai parlé plus haut; ils mettent sur eux tout ce qu'ils peuvent se procurer. On se peint avec plus de soin, on recherche les services d'une main exercée dans l'art de fixer les couleurs, et de tracer sur le visage des lignes capricieuses, qui leur paraissent d'un effet merveilleux. Les femmes mettent leurs pendants d'oreilles: c'est là une des plus curieuses inventions de l'art de plaire. Elles commencent de bonne heure à se percer le lobe de l'oreille avec un morceau de bois pointu; peu à peu elles font entrer ce bois plus avant, et le trou s'agrandit; ensuite elles y introduisent un petit rouleau d'écorce, lequel, faisant l'office de ressort, se détend et dilate de plus en plus l'ouverture. Au bout de quelque temps, le lobe de l'oreille est devenu une mince courroie qui retombe sur l'épaule comme un ruban. Les jours de fête, on y introduit une énorme rouleau d'écorce; cela est d'une grâce parfaite. Du reste, c'est la mode; et ici, comme ailleurs, cette raison est sans réplique.

Dans ces circonstances aussi, les ornements de tête sont très variés. Avant tout, il faut un couvre-chef quelconque. C'est quelquefois un chapeau orné de boutons, ou bien une calebasse, une moitié de citrouille, un oiseau de mer dont on a plus ou moins proprement ouvert la carcasse. Un jour, j'ai vu un de ces chers Kanacs qui avait eu l'esprit de mettre l'un dans l'autre deux seaux à eau, et s'en était gaillardement coiffé. Un autre, ayant trouvé une paire de bottines laissées par les Péruviens, les avait fendues, jointes ensemble, et s'en était littéralement chaussé la tête. J'ai connu jadis un tailleur qui divisait les hommes en deux classes: les gens qui se couvrent et les gens qui s'habillent. Il est évident que les insulaires de Pâques appartiennent à la seconde classe. Ils tiennent peu à se couvrir, pour se défendre du chaud ou du froid; ils tiennent à s'habiller. Donc, dans leurs grands jours, ils s'habillent, ils se parent, ils se chargent de tout ce qui peut s'accrocher de quelque manière. L'homme qui a pu se procurer une robe, se met une robe; s'il en a deux, il en passe deux. La femme qui a sous la main un pantalon, une veste, une redingote, agence tout cela avec le plus d'élégance possible. À tant de luxe, heureux qui peut ajouter des objets sonores, des morceaux de fer, etc.! Mon Torometi, qui s'y connaissait, avait eu bien soin, dès le premier jour, de s'approprier une petite sonnette que j'avais apportée. Elle lui valut, dans la suite, l'applaudissement universel, et réjouit tous les échos de l'île.

Voilà des manières de s'amuser qui ne paraîtront peut-être pas très amusantes à tout le monde. Je suis de cet avis.

Mes Kanacs étaient fort étonnés de ne découvrir en moi aucun signe d'admiration ou d'enthousiasme; ils ne comprenaient rien à mon insouciance. Sur beaucoup d'autres points, notre désaccord était malheureusement plus complet encore. Je n'ai jamais pu m'accoutumer à l'odeur d'un certain jus de plante dont ils se frottent, eux et leurs habits. Jamais je n'ai pu dominer ma répugnance en les voyant avaler, avec l'adresse et le savoir faire d'une poule, les nombreux insectes parasites qui logent dans le petit tissu dont ils se couvrent.

Vous désireriez sans doute de nombreux détails sur la religion de nos insulaires. Autant que j'ai pu le reconnaître pendant neuf mois de séjour, la religion parait occuper une place très minime dans leur vie. La connaissance trop imparfaite de la langue ne m'a pas permis, il est vrai, de faire sur ce sujet beaucoup de questions; mais, quoique j'aie toujours vécu avec eux dans la plus grande familiarité, je n'ai pu surprendre aucun acte vraiment positif d'un culte religieux. Dans toutes les cases on trouve bien des statuettes, hautes d'une trentaine de centimètres, et représentant des figures d'hommes, de poissons, d'oiseaux, etc. Ce sont sans doute des idoles; mais je n'ai pas remarqué qu'on leur rendît aucune sorte d'honneur. Parfois j'ai vu les Kanacs prendre ces statuettes, les élever en l'air, faire quelques gestes, et accompagner le tout d'une espèce de danse et d'un chant insignifiant. Que se proposent-ils par là? Je crois qu'ils ne le savent guère. Ils font tout simplement ce qu'ils ont vu faire à leurs pères, sans porter plus loin leur pensée. Si vous leur demandez ce que cela signifie, ils vous répondront, comme pour leurs jeux, que telle est la mode du pays.

Je n'ai pas vu non plus de rites religieux à l'occasion de la mort. Quand quelqu'un est malade, tout le traitement consiste à le sortir de la case pendant le jour, et à l'y replacer pendant la nuit. Si le malade vient à mourir, on l'enveloppe dans une natte de paille, un peu plus longue que le cadavre; on serre la natte avec du fil de purau, et l'on dépose le tout en face de la maison, sur le rivage. Ces corps, enveloppés de leurs nattes, sont placés sur un tas de pierres ou sur une espèce de chevalet de bois, la tête tournée vers la mer. Comme toute la population est répandue autour de l'île, les cadavres desséchés se rencontrent tout le long de la côte, sans qu'on ait l'air d'y faire grande attention.

Je ne sais quelle idée ces pauvres gens ont sur la mort et sur l'autre vie. Un jour, à l'occasion d'un vol commis par Torometi, je voulus lui parler de l'autre vie et du compte qu'il y aurait à rendre. Pana venait de mourir. Je le lui rappelai, en ajoutant que bientôt il en serait de même de lui. Je ne me doutais pas de l'effet qu'allaient produire mes paroles.

A peine avais-je dis: Tu mourras, que Torometi fut frappé comme d'un coup de foudre. Il fut en proie à un tremblement violent, ses traits et ses gestes exprimaient la terreur et la colère. Les assistants en faisaient autant. On n'entendait plus qu'un cri: "Le Papa a dit: E pohe oe!" Il semblait que j'avais prononcé une parole magique. En vain essayai-je d'adoucir l'effet de la terrible parole, en répétant que je ne savais pas bien la langue, que je ne leur voulais aucun mal: efforts inutiles! Tout le monde était atterré, et je craignis un moment de payer cher mon imprudence. Cette impression dura plus de quinze jours. 

Chacun sut que j'avais dit: "Tu mourras," et je fus signalé longtemps comme coupable d'un crime inouï. Je ne me suis expliqué ce fait qu'en supposant que la parole prononcée avait été prise pour une menace ou pour l'annonce d'un grand malheur. Je conseille donc à ceux qui iront à l'île de Pâques de ne jamais prononcer devant les indigènes le fameux « E pohe oe »

Cet incident me fit penser d'abord que les croyances superstitieuses n'étaient pas inconnues à l'île de Pâques, et que Torometi avait craint que je ne lui eusse jeté un sort. Rien pourtant n'est venu dans la suite donner corps à cette supposition, et je ne crois pas qu'on puisse rattacher à cet ordre d'idées ce que je vais rapporter.

Dans toutes les cases on trouve des tablettes de bois ou des bâtons couverts de plusieurs espèces de caractères hiéroglyphiques: ce sont des figures d'animaux inconnues dans l'île, que les indigènes tracent au moyen de pierres tranchantes. Chaque figure a son nom; mais le peu de cas qu'ils font de ces tablettes m'incline à penser que ces caractères, restes d'une écriture primitive, sont pour eux maintenant un usage qu'ils conservent sans en chercher le sens.

Les Kanacs ne connaissent ni la lecture ni l'écriture; ils comptent pourtant avec une grande facilité, et ils ont des mots pour représenter tous les nombres. Leur mesure de temps est une année lunaire. Mais là encore les souvenirs s'affaiblissent, et il ne sont pas d'accord sur le nombre des lunes. Chose digne de remarque! ces sauvages montrent un extrême intérêt pour tout ce qui a trait à ces questions. Lorsque je parlais des mois, du lever du soleil, etc., tous s'approchaient, tous, jusqu'aux vieillards, venaient prendre place parmi les élèves. Même empressement quand je disais quelque chose de la correspondance épistolaire. Un jour, pendant que je faisais la classe, j'aperçus un navire. Espérant qu'il aborderait peut-être à la côte, j'entrai dans ma case pour écrire quelques lignes. Mes élèves m'examinaient attentivement de loin; ils s'imaginaient que j'étais doué de la faculté de parler avec les absents, et que j'en faisais usage. Dès que je revins vers eux, il me demandèrent quelle avait été ma conversation avec le navire.

Faut-il parler de l'industrie de ces bons Kanacs? Leurs besoins si limités ne les stimulant en aucune manière, il est tout naturel qu'ils vivent dans l'oisiveté et l'insouciance. Cependant ils ne manquent pas d'adresse dans les doigts: ils tressent habilement la paille, travaillent facilement le fil, dont ils confectionnent des ceintures, des filets, etc. Ce fil se tire des tissus fibreux du purau. L'écorce du maute, battue et préparée, fournit l'étoffe dont ils se couvrent les épaules. Les doigts et la première pierre venue, voilà tous leurs instruments. Au surplus, ils ne savent pas se servir d'un instrument européen. S'agit-il de se couper la barbe? ils prendront une pierre tranchante. La pierre encore leur servira pour couper le fil, eussent-ils des ciseaux à la main. Ils aiment par-dessus tout à coudre; on leur fait un sensible plaisir en les gratifiant de quelques morceaux d'indienne pour raccommoder leur maute, qui prend bientôt l'aspect bigarré d'un habit d'arlequin. L'agriculture, je l'ai dit, ne demande pas de grands travaux. La fertilité du sol, quoique rocailleux, la périodicité des pluies, une chaleur tempérée, semblent rendre cette petite île susceptible de toute espèce de productions. Mes essais ont été peu nombreux. Les quelques légumes que j'ai semés ont bien réussi. Toutes les plantes que j'avais apportées auraient pu s'acclimater; mais une partie me fut volée par Torometi, qui les laissa sécher avant de les planter. Le petit terrain que j'avais cultivé a disparu peu à peu, foulé, ravagé par les voisins et les enfants. Ces essais suffisent toutefois pour montrer qu'il serait très facile d'obtenir toutes les productions des latitudes moyennes. Les Kanacs n'ont pas besoin de tant de choses. Aussi l'agriculture, comme tout le reste, n'est-elle là qu'en germe. Lorsque le temps est venu de planter les patates, ils s'aident d'un bâton pointu pour faire un petit trou dans la terre; ils y déposent les pousses, et tout est fait. S'il s'agit d'une igname, ils amassent autour du pied un petit monceau de terre, et se reposent sur la Providence qui donnera l'accroissement. Jamais il ne leur est venu en pensée de remuer la terre, de l'arroser, etc.

La nature laisse donc fort peu de choses à faire aux fortunés habitants de cette île. Cependant ils ne peuvent pas se dispenser de la cuisine; mais, sur ce point encore, peu de complications. On a bientôt cuit les éternelles patates: c'est le plat de tous les jours, l'invariable ordinaire des Kanacs, grands et petits. Il y a bien quelques poules, et, de loin en loin, on prendra quelques poissons; mais ces friands morceaux, toujours rares, sont le partage d'un petit nombre de privilégiés. La femme et les enfants, lorsque le mari s'est rassasié, pourront peut-être sucer un os, déjà dûment sucé une première et une deuxième fois. En dehors de ces cas exceptionnels, l'uniformité est parfaite: toujours les patates, partout les patates, cuites à la mode océanienne; ici, comme dans toutes les îles, le trou creusé dans la terre, les pierres chauffées, et la cuisson à la vapeur. Tout cela s'exécute assez adroitement; et, sous ce rapport, les Kanacs pourraient nous donner des leçons.

J'ai remarqué chez eux la plus grande attention à ne pas répandre le sang des animaux. Aux poules on tord le cou. Un jour que je me servis de mon couteau pour en saigner une, je manquai de faire tomber en pâmoison une femme qui me regardait faire. Quant aux chiens et aux chèvres, on creuse dans le sol un trou de la grandeur voulue, on y enterre la tête de l'animal; et, lorsque l'asphyxie est complète, on retire l'animal, on brûle sa peau, et, sans autre opération, on met le corps au four ordinaire avec les patates. Je crois que la vue du sang humain répugne également aux Kanacs. Bien qu'ils aient des couteaux, depuis le passage des Péruviens, ils ne s'en servent jamais dans leurs rixes. S'ils voulaient expédier quelqu'un pour l'autre monde, ils trouveraient plus simple de l'assommer à coups de pierres. Ainsi, lorsque Torometi n'était pas content de sa cuisine, il lapidait littéralement sa femme; c'est au point que la pauvre créature ne pouvait se remuer le lendemain.

Il n'est plus question maintenant, mon très-révérend Père, que d'aventures qui me sont exclusivement personnelles, et que je me décide à vous raconter pour vous donner une connaissance plus exacte des moeurs du pays. Ces petits incidents présentent peu de variété, car le fond du débat était très-simple: pour moi, il s'agissait de ne pas me laisser détrousser tout à fait, ou du moins tout d'un coup; Torometi, lui, voulait en finir le plus tôt possible; et, tandis que je tâchais de traîner le siège en longueur, mon hôte profitait de toutes les occasions pour tenter quelque nouvel assaut. Torometi avait une fort mauvaise réputation, et elle me paraissait bien justifiée; toutefois j'ai lieu de croire que, si je fusse tombé en d'autres mains, je n'aurais pas été mieux traité. Tous ces Kanacs s'accusent réciproquement d'être voleurs: ils sont tous dans le vrai. S'il en est qui volent moins, c'est que l'occasion ou l'audace leur font défaut.

Aussitôt après mon débarquement, Torometi, se considérant comme le propriétaire de ce que j'avais apporté, commença par s'adjuger tout ce qui n'était pas sous clef. Le lendemain, il fallut ouvrir toutes mes malles en sa présence, lui montrer les objets qu'elles renfermaient et lui en expliquer l'usage. Malheureusement il ne se contentait pas de regarder. Il aperçut une petite hache; aussitôt il s'en empara. Ce fut la matière de la première discussion; je résistai de mon mieux, sans parvenir à lui faire lâcher prise. Il n'y avait que cette hache dans l'île, et il tenait extrêmement à en faire l'acquisition. "D'ailleurs, me disait-il, je te la prêterai." Il fallut bien me résigner. Depuis ce moment, Torometi ne s'est jamais séparé de cette arme, et il s'en est servi pour m'amener à l'abandon successif de tout ce qu'il convoitait. A cette première revue, un autre objet excita sa curiosité et son envie: ce fut la cloche. J'eus toutes les peines du monde à en maintenir mon droit de propriété, et à placer la cloche au-dessus de ma cabane. Les redevances en nature, prélevées par mon gardien, devaient d'ailleurs se renouveler plus d'une fois durant mon séjour dans l'île de Pâques.

Vous trouverez peut-être étrange que je me sois montré si accommodant. Certes, je n'ai pas cédé sans résistance; mais, en fin de compte, j'ai toujours cru prudent d'éviter les dernières extrémités. Les indigènes ne se portent pas d'ordinaire à la violence: je les ai vus discuter bruyamment et se brûler leurs cases, sans pour cela en venir aux mains. Je n'en suis pas moins convaincu que Torometi, une fois irrité, aurait trouvé bon tout moyen de se défaire de moi. Puis, Torometi n'était pas seul; j'avais affaire à la population entière de l'île; et quand, plus aguerri, je fis meilleure contenance, je n'obtins pas de meilleurs résultats. Si je fermais ma porte à ce solliciteur importun, il allait s'asseoir à cinquante pas de ma case, et bientôt sa femme, ses voisins, les passants se réunissant à lui, un affreux charivari commençait. On jetait des pierres, on me faisait voir clairement qu'il était plus avantageux pour moi d'abandonner l'objet convoité par Torometi, que de laisser démolir ma cabane ou d'attendre qu'on y mît le feu.

Cependant j'avais besoin d'une chapelle. Dans les courts moments de liberté que me laissait l'enseignement de la prière et du catéchisme, je me mis à l'oeuvre. Il n'y avait pas à choisir pour les matériaux de construction; je n'avais à ma disposition que de la terre mêlée de paille et séchée au soleil. On était en été. Je dus me contenter de l'eau de mer pour détremper la terre, et d'herbes desséchées pour remplacer la paille. Malgré tout, j'aurais pu faire quelque chose de passable, si les pluies d'hiver n'étaient venues m'arrêter, et si j'avais eu de voisins plus scrupuleux. J'avais beau couper de l'herbe et la mettre sécher, Torometi trouvait on ne peut plus simple de l'employer au service de sa cuisine, et chaque jour c'était à recommencer.

Tout ce que j'ai pu faire pendant trois mois, c'est un commencement de chapelle, longue de huit mètres et large de quatre; les murs ont à peine un mètre trente centimètres de hauteur. Les pluies ne m'ont pas permis de la continuer, et Torometi, à qui j'avais parlé de m'aider, me déclara nettement qu'il ne voulait pas d'une maison de boue. J'abandonnai donc mes travaux de maçon, pour m'occuper uniquement d'enseigner le catéchisme.

Bientôt je me mis en devoir de faire la visite générale de l'île. Mon intention était de m'arrêter sur les points principaux, et d'instruire ainsi successivement tous les habitants. Afin de préparer les voies, je fis quelques présents aux chefs que je devais visiter. Quand je manifestai mon dessein à Torometi, ce dernier se récria tout d'abord, après quoi il parut approuver mon départ. Arrivé chez Temana, je commence à faire le catéchisme et à me féliciter des bonnes dispositions de mes nouveaux hôtes. Mais voilà qu'un beau jour on m'annonce que Torometi profite de mon absence pour tout déménager chez moi. Je repars pour Anakena, accompagné d'une troupe de Kanacs.

En me voyant, Torometi affecte la plus grande surprise. Il se dit incapable de m'avoir causé le moindre préjudice. Le volet de la fenêtre qui a été forcé, les objets qui ont disparu en grand nombre de l'intérieur de la case, c'est, d'après lui, le vent qui a été cause de tout cela.

Le résultat de ma première excursion m'engagea à différer un peu la seconde. D'ailleurs nous étions en hiver, et, quoique la saison soit peu rigoureuse, elle ne laisse pas de se faire sentir à des gens aussi sommairement vêtus que nos Kanacs. Les pluies sont peu prolongées, mais elles sont fréquentes, et il règne parfois un vent assez fort pour rendre la mer très grosse, et l'île inabordable pendant huit ou quinze jours. C'est à cette époque qu'il vint à mes Kanacs une idée nouvelle: ils se mirent en tête de me faire construire une barque. J'eus beau protester que je n'entendais rien à une pareille besogne; protestation inutile: ils étaient tous persuadés que je savais tout, que je pouvais tout, même fabriquer un navire sans bois et sans instruments. Mon embarras n'était pas mince. Je vous ai déjà dit comment ils s'y prenaient quand ils voulaient absolument exiger quelque chose de moi. Ils commencèrent donc le charivari. "Du bois! criaient-ils, nous en avons de trop." Et ils parcourent l'île, ramassent tous les bouts de planches, tous les morceaux de bois, droits, crochus, pourris, qu'ils peuvent rencontrer. Cette barque devait donc être le fruit d'une contribution nationale. En d'autres circonstances, j'ai remarqué cette coutume de faire contribuer tout le monde à un travail regardé comme important. Il ne vient à personne la pensée de s'y soustraire. Inutile d'ajouter qu'il me fallut aussi faire le sacrifice de ce que j'avais de bois. Avec de si nombreux et si beaux éléments, j'aurais eu mauvaise grâce de refuser plus longtemps de me mettre charpentier et constructeur. Les pointes qui me restaient y passèrent, et, au bout de quinze jours, mes impatients Kanacs purent voir quelque chose qui ressemblait à une barque. Ah! les quinze jours leur avaient paru bien longs. Ils m'avaient à peine laissé le temps de manger.  L'assemblage de tous ces morceaux de bois laissait à désirer, et puis il fallait calfater la barque. Je leur annonçai que ce dernier travail les regardait; et, comme ils prétendaient avoir une espèce de terre qui ferait un excellent mastic, ils se mirent à l'oeuvre. Je n'avais plus qu'une crainte, c'était d'être choisi pour commander le nouveau et dangereux navire. Le jour même, et avant que le mastic fût sec, on voulait lancer l'embarcation à l'eau. Je me refermai donc chez moi.

Mais ils avaient résolu de rendre la fête complète. Se rappelant que les embarcations qui s'étaient quelquefois approchées de l'île, avaient des rameurs vêtus de chemises et de pantalons, ils songèrent à se mettre aussi en uniforme. Bien entendu, c'eût été à moi de fournir les costumes; et l'un d'eux, Teoni, eut l'audace d'entrer chez moi pour m'enlever mon pantalon. Poussé à bout, je saisis le voleur à bras-le-corps, et le jette à la porte. Je n'avais pas remarqué qu'il portait une hache, et me blessai au bras. Le sang qui coulait en abondance excita l'horreur des Kanacs, et Teoni se désista de ses prétentions. Je rentrai dans ma case, et de là j'examinai la mise à l'eau de ma barque. Traînée brusquement à travers les pierres, elle arriva bien vite sur le bord de la mer. C'était le moment décisif. Chacun veut mettre la main à l'oeuvre, et contribuer à l'opération si longtemps attendue. Mais, hélas! la joie fut de courte durée. A mesure que la barque entrait dans la mer, la mer entrait dans la barque, et bientôt elle se trouva remplie. Impossible d'aller plus loin. Adieu, promenades, excursions et expéditions de tous genres, rêvées par nos bons indigènes! Il fallut chercher d'autres distraction: elles ne devaient pas manquer.  Le temps du Mataveri approchait; il y avait un peu d'agitation. Torometi surtout montrait une défiance toujours croissante. Il me demanda le reste de mes effets, "pour les cacher, disait-il, car on avait le projet de nous voler." Comme ces braves gens se défient tous les uns des autres, et avec beaucoup de raison, ils sont toujours aux aguets pour défendre et cacher le peu qu'ils ont. Or les cachettes abondent. Toute l'île est percée de grottes profondes, les unes naturelles, les autres artificielles, qui ne communiquent au dehors que par une ouverture très-étroite. Quelques pierres suffisent pour en fermer et dissimuler l'entrée. La population entière de l'île, à un moment donné, pourrait disparaître en se cachant dans ces souterrains. C'était là que Torometi prétendait mettre en sûreté le reste de mon bien. Je refusai net. Mais Torometi, son frère, sa femme, renforcés des voisins, se saisissent de moi et rendent toute résistance impossible. Ils s'emparent de mes clefs, emportent les effets qu'ils trouvent, et ne me laissent guère que mon matelas et des boîtes qui renfermaient des instruments. L'opération terminée, on me rendit les clefs.

Rien de semblable ne m'était encore arrivé. Sans doute Torometi avait souvent mis tout en oeuvre pour m'extorquer ce qu'il convoitait; il avait fait appel aux prières, aux menaces, au tapage; jamais il ne s'était porté à des violences proprement dites. La dernière barrière venait de tomber; il parut que désormais j'avais tout à craindre. Le seul parti à prendre, c'était de me soustraire par la fuite aux exigences de mon tyran. Mais jusqu'alors je n’avais pu chercher à m'éloigner sans qu'il m'arrêtât ou se mît à mes trousses; et il m'avait fallu le supplier à plusieurs reprises, pour aller baptiser Pana et trois ou quatre autres mourants qui imploraient cette grâce. J'attendis donc une occasion favorable pour tromper la vigilance de mon Cerbère; elle se présenta bientôt.

Des Kanacs d'Anapika se trouvent là pour transporter mon mince bagage, et je détale avec eux, malgré Torometi qui arrive au moment du départ. Les gens d'Anapika se montraient complaisants à l'égard du Papa: c'est qu'ils comptaient bien le dévaliser à leur tour. A peine avais-je eu le temps de me reposer chez eux, que Torometi se présenta, accompagné de quelques insulaires: ils venaient me chercher. Moi, je ne voulais point les suivre. Ce fut encore une longue lutte. A la fin, ils me renversèrent, me prirent, les uns par les bras, les autres par les pieds, et se mirent en route. Ils eurent la patience de me porter ainsi une demi-lieue. Les porteurs n'avaient pas l'allure très douce, et je me sentais à moitié écartelé. J'en avais assez, et je leur annonçai que je voulais leur épargner la peine de me porter plus loin. Ils me déposèrent à terre, me rendirent les souliers qu'ils m'avaient arrachés pour se débarrasser de leur atteinte, et j'achevai le voyage à pied en leur compagnie.

Une surprise m'attendait. Torometi avait rapporté dans ma case la plus grande partie des effets enlevés quelques jours auparavant.

Tu m'as pris pour un voleur, s'écria-t-il; vois ce qui te manque. J'ai voulu tout simplement mettre ces objets en sûreté. Les voleurs sont ceux de chez qui tu viens. Tu le sauras bientôt; car tu peux renoncer pour toujours à ce que tu as emporté; tout est perdu. Va maintenant chez ces gens-là, qui n'ont pas même une patate à te faire manger!" J'étais presque confus, tant de n'avoir pas réussi dans mon dessein, que de l'erreur dans laquelle j'étais tombée. Je comprenais que Torometi était dans le vrai, lorsqu'il m'annonçait que je ne reverrais rien de ce que j'avais cherché à emporter, et que les autres Kanacs ne valaient pas mieux que lui. Huit jours plus tard, j'allai à la recherche de mes malles. Hélas! la prophétie de Torometi s'accomplit à la lettre: je ne rapportai rien, que des malles vides et brisées.

D'autres évènements se préparaient. Nous étions en septembre, et le Mataveri réunissait une grande partie de la population à trois ou quatre lieue de notre demeure. Torometi avait les yeux fixés sur ce point de réunion; c'était de là que devait partir le coup qu'il redoutait depuis longtemps. Un des Kanacs, Tamateka, m'avait en effet donné à entendre que Torometi était l'objet d'une haine générale, et que ses méfaits lui attireraient un châtiment exemplaire.

Un matin, je vois arriver Tamateka, suivi d'une foule de gens qui forment un rassemblement en face de la case de Torometi. Tout le monde parlait en même temps, la discussion s'échauffait, et, quoique je ne comprisse rien à ces harangues, il était aisé de voir que cela finirait mal. Je sortis de ma case, et m'assis à quelque distance. Torometi, de son côté, était sorti de sa hutte, et prenait à peine part à la discussion. J'avais bonne envie de m'éloigner de la bagarre; mais je tenais à ne point perdre de vue ma case, et à surveiller les démarches de la foule. Les choses prirent bientôt un aspect plus menaçant. Quelques-uns des plus hardis s'approchèrent de la case de Torometi, arrachèrent la paille qui la couvrait, et essayèrent de la renverser. Aussitôt elle apparut tout en flammes; il faisait du vent: ce fut l'affaire de quelques minutes. Torometi était resté impassible, assis à côté de l'incendie; il fallut qu'un de ses amis le prît par le bras pour l'éloigner du feu qui allait l'atteindre. Je craignais que ma maison ne subît le même sort; heureusement on ne fit pas de tentative de ce genre, et même quelques Kanacs, armés de lances, se mirent à monter la garde alentour.

Quand il ne resta plus rien de la case de Torometi, les meneurs, ayant aperçu la fameuse barque que j'avais construite, essayèrent, mais en vain, de la démolir. En ce moment, Torometi, entouré de quelques partisans, se disposait à s'éloigner du théâtre de son infortune. Pour moi, jusque là simple spectateur du conflit, je me trouvais en demeure de me prononcer. Torometi tenait à m'emmener avec lui; ses ennemis avaient des prétentions opposées. Je ne savais que faire. Mais, me rappelant combien peu m'avaient été profitables les tentative que j'avais faites pour me séparer de Torometi, je me décidai à le suivre.

Nous nous dirigeons vers le Mataveri. La foule compacte et agitée nous accompagnait, et les discussions continuaient. J'étais au milieu de cette cohue, pressé de toutes parts et abasourdi de tant de tapage. Mon tour était venu. Tout à coup je me sens enlever mon chapeau, et au même instant deux ou trois bras vigoureux me débarrassent de mon paletot, de mon gilet, de mes souliers, etc., et les mettent en lambeaux. Je me trouvais vêtu à peu près comme mes voisins. Quand je pus jeter un coup d'oeil autour de moi, je vis mes détrousseurs nantis de mes dépouilles: l'un portait mon chapeau, l'autre les débris de mon paletot; ceux qui avaient mis la main sur mon catéchisme et mes livres de prières, cherchaient le moyen de faire entrer ces objets dans leur toilette. La marche n'avait pas été suspendue par ces incidents; je repris le pas comme les autres, et nous arrivâmes devant une maison qu'il s'agissait d'incendier; mais il n'y eut pas d'entente, et la foule se dissipa peu à peu. Je me crus alors au terme de mes pérégrinations, et, malgré les émotions de la journée, je me consolais dans l'espoir de passer la nuit en cet endroit; mais Torometi voulut qu'on retournât à ma case: son intention était d'aller chercher quelques objets qui s'y trouvaient.

Il fallait donc se remettre en chemin. On n'y voyait goutte; je m'écorchais les pieds à chaque pas. Ce fut assurément le plus mauvais moment de la journée. Quand nous fûmes arrivés à ma case, je n'avais point de clef pour entrer; on me l'avait enlevée avec mes habits. Je pénétrai par le toit, et je fis passer à Torometi ce qu'il convoitait. Pour mon compte, je fus heureux de pouvoir chausser une méchante paire de souliers; et, drapé à la romaine dans un vieille couverture, je repris avec Torometi le chemin d'Anapika, où demeurait son frère. Nous y passâmes le reste de la nuit. Dès le lendemain, mon compagnon, toujours inquiet, pensa à émigrer de nouveau, et me conduisit à Vaïn, trois lieues plus loin. Les événements justifièrent les craintes de Torometi: car, le surlendemain, nous apprenions qu'on avait brûlé à Anapika la maison de son frère, où nous nous étions d'abord arrêtés.

A Vaïn, je trouvai des gens plus doux, plus dociles, plus désireux de s'instruire que partout ailleurs. Je me mis à faire le catéchisme avec une nouvelle ardeur. Huit jours étaient à peine écoulés, que les enfants de la classe s'écrièrent en me montrant un point noir à l'horizon: "Un navire!" En effet, c'était une goélette qui avait cap sur l'île de Pâques. Je la suivis quelque temps des yeux; mais, en la voyant passer au sud, je crus qu'il en serait d'elle comme de quatre ou cinq autres navires que j'avais aperçus depuis neuf mois. La nuit arriva, je perdis de vue la goélette, et je me couchai sans y penser davantage.

Le lendemain matin, vers huit heures, arrive un enfant qui m'annonce que le navire est en face d'Anarova, et que Torometi me fait demander. Je pars à jeun, et je rencontre Torometi qui venait au-devant de moi. Le navire louvoyait pour aborder. A la vue du pavillon français, je rassurai les Kanacs, qui craignaient que ce ne fût un pirate. Nous suivions sur le rivage les bordées du navire, quand nous vîmes le canot se détacher. Torometi, sans attendre davantage, me prit sur ses épaules, m'emporta au canot, et je tombai dans les bras du Père  Barnabé. Un instant après, nous étions sur la goélette la Térésa Ramos.

Au Père Barnabé de vous raconter les incidents de son voyage et son arrivée à l'île de Pâques. Pour moi, quand il s'agira d'établir définitivement une mission dans cette île, je pourrai peut-être donner quelques avis utiles à ceux qui en seront chargés

En attendant, veuillez agréer, mon très révérend Père, l'expression de mon profond respect, et l'assurance de mon entier dévouement dans les Sacrés-Coeurs.

 

Frère Eugène EYRAUD.