VOYAGE A L'ILE DE PAQUES

(Océan Pacifique)

Par Alphonse PINART

1877


Le 16 juillet de l'année 1721, l'amiral Roggeween, désireux de mettre à exécution un projet longtemps mûri par son père, quittait avec sa division hollandaise le port d'Amsterdam, à la recherche des terres australes, et, après une traversée longue et pénible, abordait le 6 avril 1772 à une île qu'il baptisait du nom de Paassen, c'est-à-dire Pâques, en l'honneur de la solennité du jour ou la découverte avait lieu.


Avant lui, dès 1688, un capitaine anglais, Davis, l'avait, paraîtrait-il, entrevue sans s'y arrêter. Suivant quelques historiens, il l'aurait, lui aussi, qualifiée île de Pâques; selon d'autres, au contraire, il ne l'aurait point nommée, et, pour les navigateurs de cette époque, la terre seulement signalée par le flibustier Davis, et désignée par eux sous le nom de terre de Davis, aurait été tout autre que l'île de Pâques.


La preuve la plus probante invoquée en faveur de cette dernière opinion repose sur ce que Roggeween, après avoir découvert son île, poursuivit pendant un certain temps la recherche de la terre de Davis.

 
Quoi qu'il en soit de ces opinions contradictoires, sur le plus ou moins de valeur desquelles nous ne pouvons nous arrêter aujourd'hui, nous savons que, vers 1770, les Espagnols retrouvaient l'île de Pâques dont ils ignoraient l'existence, et que le commandant de l'expédition, Felipe Gonzalès, lui imposait le nom de San Carlos.


En 1774, Cook venait reconnaître l'île; il nous apprend que les naturels la nommaient Vaïhou, qu'après huit jours d'observation dans ses eaux il la quittait pour n'y plus revenir.


La Pérouse, en 1786, en relevait les contours et établissait scientifiquement sa position géographique.


Après la Pérouse, plusieurs aventuriers visitèrent l'île de Pâques; le schooner le Mancy, de New-London, ne craignait pas de se livrer à des exactions sur ses timides habitants; d'autres descentes excitèrent l'indignation des indigènes; aussi leur désir de vengeance faillit être fatal à Kotzebue, lorsqu'il voulut tenter un débarquement qu'il ne put effectuer avec l'équipage du Rurick qu'il commandait en 1816.


Depuis cette époque jusqu'en 1826, Beechey seul donna de nouveaux renseignement sur l'île de Pâques, dont il étudia et décrivit d'une façon complète la partie septentrionale.
Un long silence se fait jusqu'en 1868, époque où la Topaze y aborda; puis elle fut visitée en 1870 par la corvette chilienne le O'Higgins, et enfin, en 1872, la Flore mouillait dans ses parages.



Perdue au milieu de l'immensité du Pacifique, l'île de Pâques, par son aspect triste et aride, son isolement, son manque absolu de ressources, était peu faite pour tenter l'avidité de ceux qui l'avaient explorée; elle renfermait cependant des monuments d'un aspect étrange, bien dignes de fixer l'attention des explorateurs; aussi tous ceux qui la visitèrent ne manquèrent pas de décrire les statues colossales taillées de main d'homme qu'elle portait sur ses sommets, comme autant de signaux propres à la caractériser; cela seul suffisait en effet pour la rendre célèbre. Ces statues gigantesques, mentionnées pour la première fois par les Hollandais, n'ont point encore disparu, et elles se dressent aujourd'hui, comme pour attester le passage d'une population puissante jadis, là où aujourd'hui quelques pauvres sauvages vivent avec peine, sans avoir conservé même les plus faibles traces d'une tradition relative à ceux qui les ont précédés.


 

Quel était ce peuple disparu ? quels sont ces monuments respectés par les siècles et principalement localisés dans l'étroite enceinte de Vaïhou ? Ce sont autant d'énigmes dont nous nous sommes efforcé de chercher la solution et que la relation exacte de notre rapide passage dans l'île parviendra peut-être à résoudre en partie.


Ce fut aussi le jour de Pâques 1877, à huit heures et demie du matin, que le Seignelay à bord duquel nous étions, se montra en vue de l'île, et que, pour la première fois du haut du pont du navire, nous aperçûmes dans le lointain se dessiner à nos yeux le profil de ses côtes où la mer déferlait avec force.


Située par 27°9' latitude sud et 111°45' longitude est, l'île de Pâques, par sa forme triangulaire et à cause même des trois principaux cônes volcaniques placés aux angles du triangle qui la limite, nous semblait, à la distance où nous étions du rivage, former un groupe de trois îlots. Ce fut seulement à dix heures que nous pûmes distinguer le cap Roggeween et une longue étendue de la côte est-sud-est.


Basse dans cette partie, elle s'élève au nord-est entre le cap Roggeween et la pointe d'O'Higgins, où se dresse une falaise formée de laves rougeâtres, avec de nombreuses traces d'éboulements.


Nous longions la partie sud de l'île avec l'intention d'aller mouiller vers l'ouest à la baie de Hanga-Roa; très près de terre, nous remarquâmes, à l'entrée de la baie de la Pérouse, une petite crique sablonneuse où la mer était calme; néanmoins nous poursuivions notre route, et, après avoir doublé la pointe ouest de la baie de la Pérouse, nous rencontrions une autre petite crique de forme circulaire, appelée par les naturels baie d'Anakena. Il nous était facile de distinguer, du bord, des champs de bananiers et de cannes à sucre.


En examinant la côte avec le plus grand soin, nous relevions le point nord-ouest le plus élevé de toute l'île et nous arrivions à un heure en vue du village de Mataveri, dont nous apercevions les maison sur la hauteur, et l'église de la mission construite dans le fond de la vallée.


La mer était houleuse; d'immenses vagues battaient la côte; il nous était impossible de trouver là un abri facile et sûr, le petit port de Hanga-Piko ne nous ayant pas encore été révélé.


Le rivage était désert; pas un naturel ne se montrait; nous signalions notre venue par un coup de canon et, virant de bord, nous mettions le cap sur la baie de la Pérouse, où nous mouillions à deux heures de l'après-midi.


Quelques instants après, la baleinière nous conduisait à terre, et nous abordions dans la petite crique signalée plus haut et que nous nommions crique du Seignelay.


Elle est ouverte au pied d'une falaise de laves rouges et poreuses, dont les flancs recèlent plusieurs grottes. Notre premier soin fut d'en visiter quelques-unes; nous reconnûmes que les naturels ont coutume d'y chercher un refuge lorsqu'ils viennent dans ces parages; l'une de ces grottes contenait un squelette encore enveloppé de nattes et plusieurs crânes.


Sur la gauche de la plage se dressait un petit tumulus, et, sur une pointe voisine, une grande quantité de pierres empilées avec ordre marquaient l'emplacement de sépultures anciennes.


Une odeur cadavéreuse qui se répandait autour de nous, nous fit penser qu'une inhumation récente y avait été faite; nous en eûmes bientôt la certitude, et nous apprîmes plus tard que les naturels de l'île de Pâques ont la coutume de profiter des anciennes sépultures pour y déposer leurs morts, se contentant simplement d'enlever quelques pierres et de creuser à une faible profondeur pour y coucher le corps, qu'ils recouvrent à peine avec les pierres enlevées.


Notre désir était de nous rendre à pied au village d'Hanga-Roa, et nous nous disposions à contourner un mamelon formant la pointe est de la baie de la Pérouse, lorsque nous aperçûmes plusieurs Kanakes à cheval se dirigeant vers nous.


Aussitôt qu'ils nous virent, ils firent halte à cinquante pas environ; mais dès que nous leur eûmes adressé la parole, ils s'avancèrent sans crainte, en criant leur formule de salut: ia-ora-na.

 
Ils étaient vêtus à l'européenne, et notre première question fut de leur demander si Dutrou-Bornier était encore dans l'île; ils nous répondirent qu'il était mort!


Nous crûmes comprendre que cet évènement datait de peu de jours; la façon dont ils nous montraient leurs vêtements nous parut désigner quelque chose d'anormal, et nous ne fûmes pas éloignés de croire qu'ils avaient commis un meurtre sur la personne de Dutrou-Bornier, malgré leur version d'après laquelle, étant ivre, il se serait tué en tombant de cheval.


Plus loin nous verrons que notre supposition était fausse.


 

Si notre première question posée aux naturels était relative à Dutrou-Bornier, c'est que son nom pour nous, image de la patrie absente, était celui d'un homme courageux et dévoué qui, capitaine au long cours, n'avait pas craint de venir habiter ces contrées ingrates, dans le but de les améliorer. Fixé depuis plusieurs années dans l'île, ses efforts avaient été déjà couronnés de succès et laissaient entrevoir pour les Kanakes un avenir plein de promesses que la mort du patient colonisateur anéantissait peut-être pour toujours.


Notre entretien avec les naturels nous avait retardés; l'heure avancée ne nous permettait pas de continuer notre route; nos soupçons sur la mort du capitaine nous engagèrent à rentrer à bord, et nous reprîmes le chemin du mouillage, précédés par nos Kanakes à cheval, auxquels vinrent se joindre deux Kanakes à pied, ceux-ci vêtus d'une sorte de veste et d'un chiffon maintenu entre les cuisses. Nous arrivâmes à la baie de la Pérouse à la nuit close, en passant par l'ancien village d'Ovahé.


Le 2 avril, malgré la pluie, nous retournions à terre avec neuf hommes du bord, porteurs de nos instruments et de nos objets de campement, et nous retrouvions les Kanakes de la veille, qui, après avoir passé la nuit dans les grottes de la falaise, nous attendaient pour nous escorter jusqu'au volcan de Ronororaka.


Notre premier soin fut de retourner à la grotte où la veille nous avions vu un squelette, afin de le recueillir. Un vieux Kanake, de ceux qui nous avaient rejoints, se montra rebelle quand nous voulûmes enlever ce squelette; il cherchait à nous faire comprendre qu'il représentait les restes d'une de ses femmes et que nous commettions une action blâmable; quelques feuilles de tabac finirent par calmer sa douleur vraie ou feinte, et, pour une quantité plus forte de la plante tant enviée, il nous promit même de nous faire trouver d'autres ossements.


Derrière l'ancien village d'Ovahé, notre attention fut attirée par une longue muraille de pierres placées les unes sur les autres sans grande régularité, d'une longueur totale de cinquante mètres environ, sur quatre mètres de large et un mètre cinquante centimètres de haut; des ossements étaient mélangés avec les matériaux de construction; des fouilles ultérieures, pratiquées par M. Thoulon, docteur du Seignelay, nous procurèrent vingt crânes et deux squelettes complets.


Un grand nombre de petits tumulus façonnées de pierres amoncelées régulièrement étaient échelonnés sur cette muraille et présentaient ceci de remarquable, qu'à une certaine distance ils simulaient des hommes accroupis.


De forme tantôt circulaire, tantôt pyramidale, ces tumulus ont servi de sépulture. Des cases ruinées de formes circulaires et rectangulaires étaient mêlées à ces restes; elles étaient faites de fragments de lave; la toiture, très-probablement faite de matières végétales, avait entièrement disparu.


De distance en distance, des excavations ovales ou circulaires, de un à deux mètres de profondeur, sur un diamètre de trois à douze mètres, sont éparses sur cet emplacement; un mur s'élève autour de l'ouverture de chacune, et au fond, croissent des bananiers, des cannes à sucre et des Dracæna terminlis (le tii des indigènes).


Le mode de construction de ces sortes de jardins, que l'on pourrait appeler jardins en profondeur, s'explique par l'examen même du sol, qui, essentiellement formé de cendres volcaniques et de laves décomposées, par conséquent très poreux, retient difficilement l'humidité nécessaire à l'accroissement des végétaux.


Il fallait donc, pour obvier à cet inconvénient, creuser jusqu'à un certain point, afin de rencontrer l'humidité indispensable aux espèces cultivées; peut-être aussi les constructeurs n'avaient-ils qu'un but, celui de garantir leurs plantations de l'action des vents de mer, soufflant toujours avec violence et ayant une influence destructrice sur la végétation.


Sur l'un des côtés du mur circulaire des excavations, se trouve généralement une ouverture tournée vers le sud, donnant entrée à une chambre construite en pierres et ayant probablement servi d'habitation.


Entre le volcan de Ronororaka et la baie de la Pérouse, le terrain est ondulé, mais ne présente pas de points élevés.


Sous la pluie qui depuis le matin n'a pas cessé un instant, nous cheminons avec peine à travers de hautes verbénacées, quelques buissons de mimosa et une sorte de graminée, maigre flore composant le fond de la végétation. Non loin de nous, des grognements caractéristiques se font entendre: nous ne tardons pas à être en présence d'un troupeau de cochons que la pluie ne semblait inquiéter en aucune façon.


Ces animaux, dont les ancêtres ont été très-probablement importés par les missionnaires et Dutrou-Bornier, sont devenus excessivement nombreux et vivent entièrement à l'état sauvage.


M. le commandant Lafontaine et M. Berryer ne purent résister au désir d'exercer leur adresse aux dépends de ces bêtes inoffensives: ils en atteignirent une.


Ces cochons sauvages sont fort redoutés des naturels, qui ne leur font jamais la chasse et s'occupent encore moins de les domestiquer.


Les boeufs, les moutons et les chevaux sont assez nombreux. Il faut y ajouter le rat commun, très multiplié dans la campagne, et quelques lapins de petite taille principalement cantonnés autour des villages. C'est là toute la faune de l'île.
Continuant notre route, nous apercevons, se dressant à notre droite, les pics de Pui et Toatoa, l'un avec son sommet horizontal simulant une table, l'autre avec sa forme pyramidale; à gauche, le massif de Poike s'étend au loin, et devant nous se dresse le volcan de Ronororaka, au pied duquel nous arrivons et dont nous commençons l'ascension.


Les pentes sont assez abruptes, d'un accès difficile et rendues surtout glissantes par la pluie qui ne discontinue pas; une heure, malgré tout, nous suffit pour en atteindre le cratère et ses statues.


D'une étendue de six cents mètres dans son plus grand diamètre ovalaire, le cratère de Ronororaka présente une pente douce de quatre-vingts à cent mètres de profondeur, couverte de hautes verbénacées qui nous montent jusqu'à la ceinture; le fond est tapissé de joncs et de roseaux croissant au milieu de flaques d'eau sulfureuse.


En nous dirigeant vers une sorte d'abri sous roche que nous décrirons plus loin, et où nous comptons établir notre campement, nous rencontrons les premières statues.


Au nombre de quarante, disposées sur le flanc intérieur du cratère en trois groupes séparés, la face tournée vers le nord, elles se ressemblent toutes invariablement; plusieurs sont couchées; l'une d'elles est entièrement taillée, mais non encore séparée de la roche.


Au point où nous sommes, le volcan forme une falaise à pic, de deux cents mètres de hauteur: c'est la partie la plus élevée. M. Escande s'occupe d'y prendre des observations au théodolithe. L'ossature de la montagne est trachytique, mélangée d'une forte quantité d'une roche grise, bréchiforme, sorte d'amalgame de cendres et de pierres ignées. Plusieurs statues sont taillées dans cette roche, quelques-unes sont entièrement trachytiques.


Après être parvenus tout à fait au sommet par un sentier glissant couvert de lichens, en nous hissant de nos pieds et de nos mains sur les rochers, nous pûmes constater que la face sud-est de ce point culminant est couverte de statues à divers degrés de fabrication.


L'ensemble de ce vaste atelier de statues gigantesques, les unes entièrement terminées, les autres à l'état d'ébauche et en voie d'exécution, nous permit de nous rendre compte de la façon dont le travail était accompli et de la manière dont elles étaient érigées et mises en place après leur complet achèvement.


L'exécution de ce travail qui de prime abord paraît considérable, qui a tant étonné les voyageurs et suggéré de nombreuses hypothèses, est cependant d'une grande simplicité.


Les sculpteurs choisissaient toujours pour tailler leurs statues une roche placée sur un plan assez incliné; ils la façonnaient dans cette roche même, sur place, et ce n'était qu'après l'avoir terminée qu'ils s'occupaient de l'en détacher.

 

Pour arriver à ce résultat, il fallait percer parallèlement en dessous une multitude de trous de huit centimètres environ de diamètre, comme nous avons pu le constater.


La statue une fois isolée de la roche mère, il devenait facile de la faire glisser sur la pente naturelle jusqu'à la place qui lui était assignée d'avance. Là le sol avait été préalablement creusé assez profondément pour contenir le corps jusqu'au buste, qui seul émergeait, puis insensiblement, sans un déploiement considérable de forces, elle était soulevée à l'aide de fragments de rochers que l'on disposait en dessous, formant ainsi un plan incliné, ou plutôt un énorme coin dont la base plus épaisse correspondait à la tête, ainsi consolidée et relevée; l'excavation était comblée, le plan incliné détruit, et la statue se trouvait définitivement érigée.


La plus grande statue que nous ayons vue, située sur le versant sud-est, mesure sept mètres de haut à partir du buste.


Sur le flanc du volcan, dans le voisinage des statues, de même que sur les autres points de l'île où il s'en trouve d'autres, nous rencontrons un grand nombre de lames d'obsidienne taillées en forme de grattoirs, de couteaux, de lances, etc.


Serions-nous en présence des instruments ayant servi à les sculpter ?


Bien que surprenante au premier abord pour quelques-uns, cette supposition paraît vraisemblable, surtout si l'on réfléchit au peu de dureté de la roche et à la facilité avec elle peut être entaillée.


La pluie incessante nous avait contraints de séjourner dans l'espèce de caverne que nous avions d'abord rencontrée.


Il nous parut évident qu'elle avait été taillée de main d'homme, dans le but de séparer du rocher une gigantesque statue; de chaque côté ainsi que derrière la tête, les sculpteurs avaient creusé une sorte de couloir circulaire, afin de travailler plus commodément.


M. Lafontaine s'était dirigé avec les Kanakes de l'autre côté du volcan, vers Hutuiti, et avait découvert un abri plus commode; à la tombée du jour nous allâmes y camper.


Comme la précédente, cette grotte avait été creusée pour opérer la séparation d'une statue. Tout près, à notre droite, une autre statue était à peine ébauchée; quelques-unes, échelonnées plus loin, debout ou couchées, entouraient notre abri.


Après avoir puisé de l'eau potable dans un creux du rocher, installé notre table sur le front de la statue, et choisi l'emplacement de nos lits, nous allumâmes à l'entrée de la grotte un feu de branchages.


A pic, au-dessous de nous, dominait la falaise perdue dans l'ombre de la nuit; à notre gauche, la mer rugissait, violemment agitée, mêlant le bruit fiévreux de ses vagues aux rafales du vent et de la pluie; en face dans le lointain, la plaine de l'intérieur de l'île nous apparaissait plus vaste et plus sombre avec ses bouquets de mimosa et de mûriers tordus par l'orage, tandis que derrière nous une portion de la grotte, éclairée par le feu du campement dont les lueurs vacillaient sur la paroi des statues, nous donnait le spectacle étrange d'une troupe de monstrueux fantômes réveillés par le bruit de nos pas, ou plutôt d'une assemblée de génies de Vaïhou réunis tout exprès pour répondre à nos évocations et nous initier aux mystères d'un peuple de géants disparus.


Malgré les fatigues de la journée, longtemps nous ne pûmes détacher nos regards de ces apparitions fantastiques que les dernières étincelles de notre foyer mourant firent enfin disparaître.


Au point du jour, désireux de remonter à l'emplacement étudié la veille, nous prenons un sentier à gauche d'où nous dominons la plaine d'Hutuiti, où se trouvent les ruines d'un village avec ses jardins en profondeur, ses cases et ses tumulus.


Nous rencontrons, à droite de la déclivité que nous suivons, un immense buste qui avait dû se briser lorsqu'on avait voulu le faire changer de place.


C'est là un des points les plus propres à faire comprendre le travail d'isolement des statues, car la roche a été creusée à une profondeur d'environ quatre mètres de long sur deux mètres vingt-cinq centimètres de large.


Tout près de là, deux statues sont couchées parallèlement, l'une seulement ébauchée, l'autre entièrement terminée et qui donne les dimensions suivantes:
Hauteur du front, 2 mètres; longueur du nez, 3,40 mètres; longueur du nez aux lèvres, 0,75 mètre; hauteur du menton, 2 mètres; corps, 12 mètres.


 

Dans la même direction et sur le sommet d'un véritable amphithéâtre entouré d'un mur en pierres sèches, est une troisième statue couchée sur le dos, encore intimement unie à la roche et sur élevée d'environ quatre mètres.


La paroi gauche de cet amphithéâtre porte gravés en croix deux signes représentant, l'un une sorte d'oiseau, l'autre une forme humaine, tandis que sur la paroi droite est sculptée un buste mesurant: hauteur du front, 1,25 mètre; longueur du nez, 2,80 mètres; longueur de la bouche et du menton, 1,75 mètre; reste du corps, 8,50 mètres.

Ce buste, qui se trouve surélevé comme sur une espèce d'autel, est remarquable par certains caractères qui lui sont propres, consistant en une ligne de tatouages formée de petits cercles en relief disposés sur le nez et sur toute la longueur du corps. Le corps lui-même paraît couvert de bandelettes; derrière la tête nous avons pu recueillir quelques ossements calcinés, ce qui semblerait démontrer qu'il a dû être l'objet d'un ancien culte.


La tête de la grande statue de notre campement portait aussi des traces de tatouages paraissant peints en rouge sur le nez et le menton.


A une faible distance de nous est un autre amphithéâtre identique au premier, et à proximité de nouveaux groupes de statues formant un ensemble de quatre-vingts. Ces statues sont debout et ne diffèrent de celles placées à l'intérieur du cratère que par un nez plus long, ou par des lèvres plus épaisses. En divers endroits nous avions rencontré des espèces d'allées pavées, bordées de pierres taillées de un mètre vingt centimètres de long, de quinze centimètres de haut et dix centimètres d'épaisseur, portant de petites ouvertures circulaires disposées sur une ligne médiane. Peut-être servaient-elles aussi aux cérémonies du culte des insulaires primitifs.


Le 4, dès le matin, nous quittons Ronororaka, et, guidés par deux Kanakes qui la veille avaient rejoint nos hommes, nous traversons la plaine d'Hutuiti en nous dirigeant vers Toatop, à travers un sentier couvert de débris de roches, le long duquel s'échelonnent des fosses à bananiers et à tii.


 

La côte que les cartes indiquent comme peu échancrée en cet endroit est au contraire dentelée de petites criques où la mer déferle avec une violence inouïe. L'une d'elles, à mi-chemin entre le cap Atama et le cap Kai-Kai, est appelée Opulu par les insulaires.


Sur la partie gauche de cette crique et avant s'arriver à un pakaopa ou terrasse que nous étudierons bientôt, nous observons tout d'abord un pilier en lave rouge encore debout, autour duquel des blocs de rochers avaient été empilés, montrant sur la paroi sud

 

 

les traces grossières d'une tête gravée en creux; en outre, nous retrouvons les mitres ou coiffures des statues du pakaopa, qui, à l'époque où ces statues ont été renversées, ont roulé jusqu'à cet endroit.


Elles consistent en cylindres de lave rouge en partie enfouis dans le sol. Dans le principe ils devaient par un effet d'équilibre se maintenir droits sur les têtes des statues, du reste généralement plates. Ces cylindres ont une hauteur de soixante-dix à quatre-vingts centimètres sur un diamètre de cinquante à soixante centimètres.


Le pakaopa est construit sur un petit promontoire peu élevé, au pied duquel les vagues viennent se briser.


Aujourd'hui en ruine, cette terrasse devait présenter dans le principe une première plate-forme de cinquante mètres de haut sur deux cents mètres de long et dix mètres de large; les côtés en étaient inclinés et construits en dalles taillées sans beaucoup d'art. L'intérieur, autant qu'il nous a été donné d'en juger, était remplis de fragments de roches; au-dessus était construite une seconde terrasse de cinq mètres de large, de un mètre soixante-dix de haut et un mètre cinquante de long, et bâtie de grosses dalles placées de champ côte à côte; à leur partie inférieure, elles portaient une gorge dans laquelle venait s'encastrer une corniche sculptée, formée également de lave rouge de un mètre quarante de long sur soixante-dix centimètres de hauteur, et dont la face parfaitement plane portait un bas-relief de figures assez finement sculptées.


L'état de détérioration dans lequel nous trouvâmes ces ruines ne nous permit que très-difficilement d'en faire un dessin. Sur l'une d'entre elles cependant on reconnaît distinctement la représentation de têtes de morts. La face de la corniche, du côté de la mer, ne présente aucune trace de figures. Les statues étaient dressées dans l'espace compris entre les deux plates-formes.


L'intérieur de cette terrasse renfermait des chambres sépulcrales d'assez grandes dimensions, faites de dalles plates posées l'une sur l'autre, de telle façon que celles du sommet fermaient hermétiquement le sarcophage.


Les chambres mesurent en moyenne deux mètres de long sur quatre-vingts centimètres de large; un assez grand nombre de cadavres paraissent y avoir été déposés sans ordre régulier.


Ces sépultures sont anciennes. Aujourd'hui les insulaires profitent, comme nous l'avons dit, de tous les emplacements qu'ils rencontrent pour y ensevelir leurs morts, les déposant tantôt sous les statues tombées, tantôt dans les pakaopa, et se contentant d'enlever quelques pierres afin d'obtenir une cavité.


Placées sur la terrasse inférieure la plus large, les statues avaient la face tournée du côté de la terrasse supérieure; cette position toutefois n'était pas caractéristique pour toutes les terrasses, car nous en avons vu sur lesquelles les statues avaient la face tournée dans le sens contraire, c'est-à-dire regardant vers l'intérieur de l'île.

 
D'un travail beaucoup plus grossier que celles des cratères, elles indiquent seulement la courbe du front et les méplats du nez. La place des yeux est marquée par deux fentes au-dessous du front. Des lignes concentriques et parallèles simulent une sorte de tatouage.


Leur forme générale est plate; en outre, elles sont taillées dans une roche tout à fait autre que celle des volcans. Cette roche consiste en une cendre volcanique compacte, au milieu de laquelle des portions de laves et de graviers se sont agglutinées. Extrêmement tendre, elle a dû être travaillée sur place à peu de distance des terrasses. Elle est de formation relativement récente, et l'on doit prévoir que, vu son état de friabilité, elle ne résistera pas longtemps à l'influence destructrice du climat de l'île de Pâques.


A droite de ce pakaopa on voit une statue renversée du type et de la même roche que celles du cratère de Roronoraka. Nous observons sur le sommet de la terrasse les petits monticules de pierre précédemment décrits. Nous en rencontrons pour ainsi dire à chaque pas. Les plates-formes, les tumulus, les endroits élevés en sont couverts et nous donnent le spectacle imposant d'une armée d'hommes accroupis. Tous ces restes abondent sur cette côte sud, chaque pointe s'avançant dans la mer supporte des pakaopas. A tout instant nous foulons des tumulus, et, de tous côtés, des amas de roches recouvrent des restes d'insulaires.


Nous sommes au centre d'une vaste nécropole et nous nous demandons ce que devait être cette population si nombreuse, sous quelle influence se sont éteintes ces tribus, nous pouvons le dire puissantes, si on les juge d'après les monuments cyclopéens dont elles ont jalonné leur passage.


Les habitants actuels de l'île de Pâques, nous l'avons vu, n'ont conservé aucun souvenir de ceux qui les ont précédés. Cette absence absolue de traditions donne à penser que les sculpteurs d'alors ne sont point les ancêtres des Kanakes d'aujourd'hui, et que ces générations ont disparu, soit par manque d'espace sur leurs îles, soit qu'elles aient émigré, soit enfin qu'elles aient été détruites par l'invasion polynésienne, d'où paraissent descendre les indigènes de Vaïhou.


De la crique d'Opulu une vaste plaine onduleuse s'étend jusqu'aux plateaux intérieurs de l'île au pied du Ronororaka. Cette longue étendue est couverte d'une graminée à végétation luxuriante où les troupeaux de moutons trouvent un abondant pâturage.


La distance du pakaopa d'Opulu à Vaïhou, où nous venons d'arriver, peut être évaluée à dix kilomètres. Il reste peu de ruines des villages kanakes dans cette localité; quelques murs en pierres sèches de 1 mètre à 1,25 mètre de haut, de forme circulaire ou quadrangulaire, indiquent seuls l'emplacement des cases. Ces murs sont cependant intacts.

 

L'église de la mission n'est qu'un vaste bâtiment en planches apportées des États-Unis, pouvant contenir six cents habitants.


Sur la gauche de l'église, un mur entoure deux maisonnettes et un jardin. L'une des maisonnettes est en bois, l'autre en pierres sèches; dans le jardin abandonné croissent quelques vignes, des figuiers, des pivoines de Chine aussi vivaces que si elles étaient sur leur sol natal.


C'est dans cette portion de l'île, nous le supposons du moins, que Dutrou-Bornier s'était établi pour s'y livrer à l'élevage des bestiaux, avant d'aller habiter Mataveri.


Six kilomètres nous restaient encore à franchir avant d'arriver à ce dernier village.

 

Nous continuons notre marche sur un chemin battu et facilement praticable. Peu à peu nous nous élevons, laissant à droite des champs de bananiers et de cannes à sucre.

 

Partout le sol est couvert de graminées que nous avons vues dans la vallée. Les verbénacées ne se montrent plus qu'à de rares intervalles; à gauche se dresse le volcan de Ranakau. Sa déclivité sud-ouest est connue sous le nom de district de Vinapu. C'est une région fertile et dont la culture présenterait de grands avantages.

 

Laissant à notre gauche Orito et Tarai, nous parvenons sur la division centrale de l'île, d'où nous distinguons, à droite les mâts du Seignelay, et à gauche le village de Mataveri où flottent les plis du pavillon de France.


À deux kilomètres du village, presque tous les habitants viennent à notre rencontre. Ils nous assourdissent de leur ia-ora-na. Ils apportent des bananes qu'ils nous distribuent, débarrassent nos hommes de leurs fardeaux pour les porter eux-mêmes et nous conduisent directement à l'habitation de la reine.


Vêtue d'une large "gaule" à la manière des femmes de Tahiti, la tête couverte d'un panama, les épaules enveloppées d'un tartan écossais, les pieds nus, la reine, debout entre ses deux filles, nous attendait à la porte de sa case.

 

D'un aspect intelligent, la figure encadrée par de longs cheveux noirs régulièrement coupés au-dessus des oreilles, elle ôte gravement son chapeau de ses deux mains pour répondre à notre salut, nous tend gracieusement la main et nous présente ses deux filles. Elle nous fait entendre que l'aînée, enfant de cinq ou six ans, aux traits de Napolitaine, aux grands yeux noirs pensifs, aux longs cheveux bruns cerclés d'un diadème de clinquant, parure de quelque Saint de bois parti avec les missionnaires, est aujourd'hui reine, et qu'elle, sa mère, exerce seulement les fonctions de régente.


La second fille, aux cheveux châtain foncé, semble plutôt un enfant exilé des faubourgs de Paris, perdu dans ces solitudes, qu'une métisse kanake.

 

Ayant demandé à la régente s'il nous serait possible d'avoir une case, d'un geste éloquent elle nous indiqua l'habitation de Dutrou-Bornier, nous faisant ainsi comprendre qu'elle la met à notre disposition.


Toute la population du village était réunie dans la cour intérieure. Une sorte de majordome portant à la main un bâton de commandement semblait maintenir l'ordre. Sur l'invitation de la régente, nous pénétrons dans la maison qu'elle habite, et aussitôt commence la seconde partie du programme de notre réception.

 

Un canapé et des chaises sont apportées. La régente prend place à côté de nous entre ses deux filles. Ces formalités accomplies, elle nous fait comprendre qu'elle nous offre un mouton pour le dîner qu'elle compte partager avec nous.

 

L'heure du banquet ne tarda pas à sonner. La régente y prit place avec nous. Pendant toute sa durée, elle nous répète sans cesse que ses filles se nomment l'une Caroline, l'autre Hariette, qu'elle-même s'appelle Koreto, et que ses deux enfants ressemblent beaucoup à Dutrou-Bornier, leur père.

 

Tous les boeufs, chevaux et moutons de l'île lui appartiennent, nous dit-elle; elle les met à notre disposition, nous prie de ne pas toucher aux poules, propriété exclusive des Kanakes, et nous affirme que tous les cochons que nous pourrons rencontrer sont bons à être abattus.


Elle nous imite en ce que nous faisons, copie tous nos gestes, buvant et mangeant comme nous, répond mereti quand on la sert, fait prononcer le même mot par ses filles, exige que l'on change les fourchettes et les couteaux dont elle et ses filles se servent, frappant avec impatience sur la table lorsque le matelot de service n'exécute pas assez promptement ses ordres.


C'est une étude curieuse que celle des faits et gestes de cette reine sauvage devenue régente, voulant imiter les coutumes françaises, associant la naïveté de sa primitive nature aux exigences inhérentes à son titre, mélange risible et triste à la fois de l'influence du rang suprême.


Après le repas, Koreto nous initie aux causes de la mort de Dutrou-Bornier, arrivée en août 1876. Comme nous l'avaient dit les Kanakes à notre arrivée, cet événement était survenu à la suite d'une chute de cheval. Avant de mourir, le capitaine colonisateur brûla ses papiers, laissa toutes ses propriétés à la reine et à ses filles, et partagea ses vêtements entre les Kanakes les plus influents du village.


Elle nous dit combien elle et son peuple désiraient le protectorat de la France, ne nous dissimulant point son aversion pour les Chiliens, les Américains et les Allemands, aversion partagée du reste, nous nous empressons de le dire, par les notables de l'île présents à cet entretien. Elle nous pria d'écrire plusieurs lettres à Tahiti, et aussi au commandant du Seignelay pour le prier de venir le lendemain.


À huit heures nous quittâmes la régente; par ses soins une chambre nous avait été préparée, et nous nous disposions à y passer la nuit en attendant avec impatience le retour du jour.


Dès le lendemain, Koreto nous conduisit à la tombe de Dutrou Bornier, située sur une petite éminence à gauche du village, à côté d'un mât de pavillon où avait été hissé le drapeau français.


Ce fut là que, accroupie sur la terre et les larmes dans la voix, elle nous demanda une croix pour la planter sur les restes de l'homme qui l'avait associée à sa vie et dont elle pleurait la mort.


Bientôt, laissant la régente à sa douleur, nous nous acheminons une seconde fois, en compagnie de M. Thoulon, vers Vaiho, où nous devons fouiller un pakaopa. Ce pakaopa est en tout sembable à ceux que nous avons précédemment décrits.

 

Sous les statues à présent couchées, la face reposant sur le bord supérieur de la terrasse, deux cadavres encore enveloppés de nattes liées aux deux extrémités avaient été déposés dans l'espace laissé vide au-dessous des statues. Cet espace était clos par un mur en pierres sèches.

 

M. Lafontaine nous avait quittés pour aller visiter Kaou et en relever les points principaux, tandis que M. Berryer était resté au village afin de photographier les principaux types indigènes.

Pendant leur absence, nous pûmes visiter les chambres sépulcrales du pakaopa et y recueillir une quarantaine de crânes et quelques squelettes.

Afin de transporter plus facilement nos trouvailles, les matelots qui nous avaient accompagnés imaginèrent d'attacher ensemble crânes et ossements, et après se les être partagés, de les suspendre à leur cou en forme de colliers. Rien de plus inaccoutumé et de plus pittoresque que de voir nos braves marins portant gravement cette parure d'un nouveau genre, et nous précéder dans ce costume funèbre vers le village. Craignant cependant d'effrayer les Kanakes, nous crûmes devoir contourner Mataveri et nous diriger vers le petit port de Hanga-Piko, afin d'y cacher nos richesses jusqu'au lendemain, sous les pierres et les décombres.


Malgré nos précautions, les naturels nous avaient aperçus, et nous fûmes singulièrement étonnés peu de temps après de les voir venir vers nous, eux aussi porteurs d'ossements qu'ils nous cédèrent sans difficulté pour un peu de tabac.

Le village de Mataveri se compose d'une trentaine de huttes bâties sur la même ligne et formant un carré au centre duquel est pratiquée une grande place. A gauche se trouve l'habitation de Dutrou-Bornier, occupée par la reine.

Les huttes sont pour la plupart construites en bois provenant d'épaves de navires, et à la manière des cases d'Europe, mais sans fenêtres, seulement avec une ouverture servant de porte, de 0,60 à 0,80 mètre de haut. Quelques anciennes huttes en jonc, également pourvues d'une très petite porte, se voient encore sur cet emplacement.


Là Dutrou-Bornier s'était construit une demeure dans le genre de celles des planteurs des États du Sud, entourée d'une vaste véranda où s'enlaçaient des vignes vigoureuses. A côté étaient disposés des réservoirs en fer pour contenir l'eau potable.


Le jardin, divisé en carrés et en allées bordées de tonnelles de vignes, était rempli de figuiers, d'amandier, de pêchers, de mûriers en pleine végétation. Derrière la maison, il avait créé une vaste plantation de vignes, et devant, une culture de cannes à sucre les plus belles qu'il nous ait été donné de voir.


Non loin du village, dans la petite crique d'Hanga-Piko, d'un accès difficile et où l'on pénètre par un étroit chenal bordé de rochers, Dutrou-Bornier avait établi un petit port où la goélette qu'il avait construite pour ses excursions dans les parages de l'île se trouvait en parfaite sécurité.

Dutrou-Bornier, homme d'une rare énergie, devait être doué d'autres précieuses qualités; nous en trouvons la preuve dans cette installation au milieu d'une peuplade sauvage. Là il avait su cultiver le sol ingrat de l'île, y faire prospérer des végétaux utiles. élever des chevaux, des boeufs, des moutons, et tout cela avec les seules ressources d'une volonté inébranlable.


Ces succès croissants présageaient une colonisation avantageuse et certaine. Il était l'ami de Kanakes, disposés à le seconder; cependant ses efforts portaient ombrage, et les missionnaires, paraît-il, loin de l'encourager et de lui offrir un concours utile qu'il eût accepté avec empressement, lui devinrent hostiles. La lutte ne fut pas longue; aidé par ses alliés les Kanakes, Dutrou Bornier fut vainqueur, et les missionnaires durent quitter l'île; les convertis les suivirent et allèrent habiter presque tous Tahiti.


La stature moyenne des habitants de l'île de Pâques est de 1,57 mètre pour les hommes et de 1,52 mètre pour les femmes. Leur poitrine paraît étroite, légèrement enfoncée; les clavicules sont saillantes, la tête est relativement allongée, le front un peu déprimé, les pommettes modérément saillantes, le nez assez fin, à narines passablement ouvertes, les lèvres sont épaisses; les yeux noirs et vifs sont pleins d'expression; la couleur de la peau est d'un brun bronzé.


Quoique médiocrement musclés, il peuvent porter sur la tête des fardeaux assez lourds. Nous avons vu le vieux Tago transporter ainsi depuis Ronororaka jusqu'à Mataveri un sac pesant environ trente-cinq kilogrammes.


Ce sont d'infatigables marcheurs. Beaucoup d'entre eux ont sur la nuque une forte loupe.

 

La population est seulement de cent onze hommes, femmes et enfants. Leur nourriture, essentiellement végétale, presque exclusivement composée de bananes et d'une espèce de pastèque, est probablement la cause de leur faiblesse de constitution.


Les hommes sont d'une sobriété remarquable; ils refusent obstinément l'eau-de-vie et même le vin; le tabac et les vêtements européens sont avidement recherchés.

 

La conduite des femmes est irréprochable. Nous en avons seulement compté vingt-six sur toute la population.


Hommes et femmes témoignent d'un véritable amour pour leurs enfants. Il n'est pas rare de voir des hommes entourer des soins de la nourrice la plus dévouée leurs petits enfants de sept à huit mois.


Vêtus presque tous à l'européenne, plusieurs portent cependant pour tout vêtement, ainsi que nous l'avons déjà dit, une espèce de veste ou de paletot jetée sur les épaules, et un chiffon d'étoffe maintenu entre les cuisses.


Nous n'avons vu qu'un vieux Tago ayant sur tout le corps un tatouage bleu fort compliqué.


La plupart des femmes ont la figure tatouée. Les dessins consistent en une ligne circulaire bleue, qui, partant de la tempe, va presque rejoindre le sourcil et finit vers la partie médiane du front, à la racine des cheveux. Elle est accompagnée à l'extérieur d'une série de points bleus; une autre ligne, également bleue, entoure la bouche.


Un autre genre de tatouage représente une hache de pierre emmanchée. Le bout ou extrémité du manche part du lobe de l'oreille; la hache dessinée sur la joue dirige les pointes du tranchant vers l'angle externe de l'oeil.


Le lobe de l'oreille, percé d'un trou, pend jusqu'au niveau du menton et est affreusement déformé. Tout le contour du trou ainsi que le cartilage sont ornés d'une ligne de points bleus. D'autres tatouages circulaires entourent le poignet et la cheville.


Les femme portent les cheveux relevés en arrière en forme de chignon. La reine et ses filles ont les cheveux longs; seule aussi, Koreto n'a de tatouage qu'à la lèvre et aux poignets.

Indépendamment des monuments que nous avons décrits, on rencontre dans l'île de Pâques des objets d'un haut intérêt: nous voulons parler de ces planches en bois, de ces bâtons dont les voyageurs ont déjà fait mention et sur lesquels sont gravés de remarquables hiéroglyphes.


Plusieurs exemplaires de ces gravures, aujourd'hui d'une excessive rareté, sont conservés au musée de Santiago.


C'est la seule île de la Polynésie où l'on ait trouvé de semblables documents, très-probablement dus à la génération qui a élevé les statues monumentales. Ces bois parlants, comme on les appelle dans l'île, sont indéchiffrables pour les habitants actuels.

Les rares bois parlants que l'on rencontre encore servent aux naturels à enrouler les cordes qu'ils emploient pour leurs lignes de pêche ou leurs filets: c'est à cet usage que l'on en doit la conservation.


Beaucoup d'insulaires portent de petites statuettes généralement taillées dans le bois d'une espèce de mimosa assez commun dans l'île, et auxquelles ils tiennent beaucoup; ce qui prouve l'intérêt qu'ils y attachent, c'est qu'on ne peut qu'avec peine les échanger contre du tabac.


Ces statuettes sont mâles et femelles. Les Kanakes les conservent enveloppées dans de petits sacs d'étoffe de toile ou de coton; quelques-unes sont ornées de colliers et d'une énorme chevelure tressée avec soin.


On rencontre aussi d'autres statuettes en pierre, reproductions exactes en petit, pour la plupart, des statues des cratères.


Les Kanakes possèdent également des ornements en forme de croissants, sorte de hausse-col qu'ils portent sur la poitrine, et d'un usage pour nous indéteminé.


À peu de distance de Mataveri, nous pûmes étudier un petit pakaopa supportant des statues à peine ébauchées. Là, comme à Opulu, il y en avait d'un travail plus fini; c'est celle dont la Flore emporta la tête en 1872, tête aujourd'hui déposée dans les riches galeries anthropologiques du Muséum de Paris.

Une autre terrasse sans statues se voit aux environs du débarcadère de Hanga-Pico.

Le 6, nous nous disposons à aller visiter le volcan de Ranakau, dont les mesures prises par les officiers du O'Higgins donnent quatre cent huit mètres d'altitude.

M. Escande, de son côté, se dirige vers Tauatapu, localité d'où les naturels tiraient les cylindres ou chapeaux des statues et où il en vit un nombre considérable entièrement taillés.


Le cratère du Ranakau, où nous parvenons péniblement, présente une pente intérieure à pic, couverte de roches éboulées, ce qui en rend l'accès difficile. Sa profondeur peut mesurer huit cents mètres sur une largeur de quinze cents mètres.

Un sentier en spirale conduit au fond, qui est rempli de flaques d'eau où croissent des roseaux.

La partie sud du cratère forme une falaise perpendiculaire à la mer.

Placés sur un espace de soixante-quinze centimètres de large entre le rebord de la falaise et celui du cratère, nous voyons à nos pieds l'aiguille de Mota-Nui.

Sur les flancs du cratère poussent de nombreux dracaena, des fougères, une espèce d'acacia à fleurs jaunes, une plantation de robinia et un nombre considérable de lagenaria.

Un peu au milieu de l'étroit espace où nous sommes, nous avons cru distinguer sur un rocher les traces d'une inscription que nous n'avons pu relever.

C'est avec une peine inouïe que nous exécutons l'ascension du flanc sud-ouest du cratère où nous nous trouvons. Plusieurs chambres souterraines ont dû servir jadis aux insulaires lorsqu'ils venaient assister à l'élection de leurs chefs.

On pénètre dans ces chambres par une petite ouverture de soixante centimètres de haut; au centre, une autre ouverture couverte de dalles plates donnait accès à l'air ou à la fumée. Devant l'ouverture servant d'entrée, le terrain était déblayé et aplani. De chaque côté, des murs en pierres se reliaient à la façade des chambres souterraines. L'exploration du volcan terminée, nous revînmes à deux heures au village de Mataveri.

Quant aux productions naturelles de l'île de Pâques, il nous suffira de dire qu'à part les quelques animaux domestiques et les rares espèces végétales dont nous avons parlé, rien n'y mérite guère de fixer l'attention des naturalistes.


Toutefois nous croyons insister sur la fertilité de certains districts où les plantes utiles introduites par Dutrou-Bornier ont prospéré d'une manière remarquable, et répéter avec quelques-uns des voyageurs qui nous ont précédés, que l'avenir de cette île repose sur l'exploitation de l'industrie vinicole et la culture du tabac, du bananier, de la canne à sucre et du dracaena.


Il nous restait un devoir à remplir. Peu de temps après notre retour au village, nos hommes apportèrent la croix que Koreto nous avait demandée pour la tombe de Dutrou-Bornier.


Après nous être inclinés devant la douleur muette et le regard reconnaissant de la pauvre reine kanake, nous lui fîmes nos derniers adieux.

Quelques instants encore, et nous cinglions vers les rivages des Pomotu et de Tahiti.

Alphonse PINART (1877)