Ó Jean Hervé Daude

L'Île de Pâques est-elle l'Île aux miracles ?

 

 

"Le miracle de l'île de Pâques réside dans cette audace qui a poussé les habitants d'une petite île, dénuée de ressources, à dresser sur l'horizon du Pacifique des monuments dignes d'un grand peuple."

Alfred Métraux

 

 

 

 

Depuis sa découverte l'Île de Pâques déconcerte. Comment en effet, les insulaires, qui ne connaissaient en aucune manière les puissances de la mécanique, ont pu élever les masses si étonnantes que constituent les grandes statues et placer au-dessus les grosses pierres cylindriques, se questionnait déjà le capitaine Cook en 1774. Cook fut aussi le premier a émettre l'hypothèse que les statues géantes auraient pu être l'oeuvre d'une civilisation différente de celle qui se trouvait sur l'Île lors de son passage.

Les spéculations ont fusé de toute part quant à l'origine des habitants de l'Île et de leur culture énigmatique. Différents scénarios ont vu le jour, certains plus crédible, d'autres plus utopique allant jusqu'à supposer que l'Île put être le vestige d'un continent englouti.

Du côté des explorateurs et chercheurs, ce ne fut guère mieux, certaines affirmations gratuites influencèrent le mode de pensée et la direction des recherches pour de nombreuses années à venir. Ainsi en est-il de l'affirmation de Routledge, pour qui l'influence de l'Amérique du Sud devait être éliminée d'emblée, "et ce, pour des raisons pratiques". Les fameuses raisons pratiques découlant de l'ignorance à cette époque de la capacité de navigation des Sud-Américains. Celle-ci n'était pas connue pour qui ne s'informait pas sérieusement à ce sujet. Dans son sillage on qualifia donc la thèse américaine d'inutile.

Ce qu'il faut retenir de tout cela, c'est que ce n'est pas d'hier que le grand public et les chercheurs se questionnent sur l'Île de Pâques, et que dans l'ensemble, beaucoup furent d'opinion que les habitants de l'Île rencontrés par les premiers explorateurs ne purent être les instigateurs de cette culture. 

En effet, dans l'histoire de l'humanité ce sont toujours des civilisations populeuses dotées d'un pouvoir central fort qui ont élaboré des cultures complexes. Le besoin de se protéger contre les envahisseurs, le désir de prestige de leurs dirigeants, le besoin de communiquer des directives aux quatre coins de l'empire et de transmettre les connaissances et les traditions aux générations suivantes pour que l'empire se perpétue, toutes ces motivations prenant appui sur une main d'œuvre disponible à profusion, dont une partie très spécialisée à la solde de l'état, a permis l'émergence de cultures complexes et élaborées.

Comment alors expliquer l'élaboration de monuments grandioses, l'apparition d'un système d'écriture et de rites complexes, l'utilisation de la peinture et la taille de la pierre dure, etc., le tout dans un laps de temps très court, sur une île minuscule, dépourvue de ressources, à la faible population et dont le gouvernement central était plus d'ordre spirituel que doté d'un réel pouvoir coercitif ?

 

Métraux croyait pouvoir élucider tous les mystères de l'Île de Pâques par une analyse comparative entre les éléments culturels de l'Île et ceux présents dans le reste de la Polynésie. Il souligne son propre manque d'imagination et son horreur des miracles scientifiques.

 

Lettre à Paul Rivet du 5 décembre 1934

 

Il n'a pu cependant atteindre cet ambitieux objectif !

 

Métraux était aussi d'opinion que la seule thèse concernant la possibilité d’une seconde colonisation de l’Île de Pâques, autre que polynésienne, qui aurait pu mériter une reconnaissance scientifique, serait celle d’une colonisation mélanésienne. Les anthropologistes physiologistes ayant été, d'après Métraux, les premiers a tenter d’établir ce lien entre les premiers habitants de l’Île de Pâques et la Mélanésie. Métraux rapporte que sous l’influence de ce courant anthropologique, Balfour aurait souligné plusieurs points, qui selon son opinion démontrerait de manière concluante une relation entre ces deux régions de l’Océanie.

Tout en confirmant que cette piste d'une deuxième colonisation est la seule qui pourrait être scientifiquement acceptable à ses yeux, Métraux ne la détruit pas moins pour autant. En effet, pour lui, ces rapprochements culturels entre l'Île de Pâques et la Mélanésie sont excessivement vague et indéterminée : il les rejette donc.

Métraux nous laisse ainsi devant un vide quant à l'origine des habitants de l'Île de Pâques et à leur culture très élaborée.

Pour Métraux, à défaut d'avoir une explication qui justifie tout cet élan culturel dans un laps de temps très court sur une petite île perdue au coeur du Pacifique et peuplée d'à peine quelques milliers d'habitants, l'Île de Pâques est donc devenu ... l'île aux miracles.