Ó Jean Hervé Daude

"Discussion" avec Métraux

 

La thèse de Métraux versus la thèse de L'empreinte des Incas

 

 

Alfred Métraux fut l'un des membres importants de l'expédition Franco-Belge à l'Île de Pâques en 1934. Lors de cette expédition, il a recueilli de manière minutieuse et impartiale toutes les informations encore disponibles dans la mémoire des Pascuans, bien que ces informations ne concordaient pas nécessairement avec sa propre thèse du peuplement de l'Île de Pâques qui aurait été, selon lui, exclusivement Polynésienne.

 

Ces informations, la plupart du temps issues de la tradition orale des Pascuans, font du livre de Métraux : Ethnology of Easter Island, le livre ethnologique de référence le plus important concernant l'Île de Pâques.

 

 

Dans son livre, Métraux conclu avec plusieurs affirmations que nous allons confronter avec les éléments développés dans la thèse L'empreinte des Incas.

 

 

Ainsi Métraux considère, suite à ses observations, que tous les monuments de l'Île de Pâques portent la même signature et que donc il n'y aurait pas eu plusieurs migrations à l'Île de Pâques, mais bien une seule.

 

"(...) a detailed examination of all the archaeological remains on the island convinced me, as it did other impartial visitors, that Easter Island culture is one."

 

Dans notre thèse nous suggérons, d'après les informations recueillies dans la tradition orale, qu'un seul des deux peuples présents sur l'Île, les Longues oreilles, possédait les connaissances nécessaires de l'art mégalithique pour ériger les grands monuments de pierre. Il est donc normal dans ce contexte que les monuments de pierre portent une seule signature puisqu'ils ont eu un seul maître d'oeuvre. Métraux lui-même mentionne que la tradition orale spécifie que les sculpteurs étaient des spécialistes organisés en une espèce de guilde.

 

 

 

Pour Métraux, toutes les structures de pierre de l'Île seraient du même type et présenteraient une remarquable unité. Il ajoute que ces structures de pierre auraient leur équivalent dans le reste de la Polynésie. 

 

"All stone structures belong to the same general type. The stone implements discovered up to the present show a remarkable unity and can linked with the stone implements in the rest of Polynesia."

 

 

À ce niveau, nous constatons que Métraux a sauté un peu trop rapidement aux conclusions. En effet, si d'autres statues de pierre existent en Polynésie, rien ne ressemble cependant aux moaï. Si les ahu ont un air de famille avec les marae polynésiens, il ne sont cependant pas identiques. Par ailleurs, les tours circulaires de l'Île de Pâques appelées tupa, n'ont pas d'équivalent dans le reste de la Polynésie, non plus que les tombes rectangulaires en pierre dotées de deux trous circulaires.

 

 

 

 

Métraux affirme que les moaï ont été construits par les ancêtres des habitants de l'Île. Il faut comprendre par là qu'il adhère aux propos de ses informateurs, car Métraux n'a pas eu une connaissance personnelle de ce fait.

 

Dans notre thèse nous suggérons qu'un des deux peuples présents sur l'Île, les Longues oreilles, avec l'aide des Petites oreilles, ont construits tous ces monuments. Il s'agit donc de Pascuans dans les deux cas, mais d'origine différente. Il n'y a donc pas non plus de contradiction avec cette affirmation.

 

 

 

Métraux affirme aussi, qu'il n'y a pas, ne serait-ce qu'un mot, dans la langue des Pascuans qui proviendrait d'une langue étrangère. Il affirme que peu de peuples sont exterminés sans laisser au moins dans la mémoire collective quelques mots de leur langue d'origine. Il affirme aussi que tous les endroits de l'Île de Pâques ont un nom Polynésien.

 

"The Easter Island language does not contain a single word which would indicate a foreign element. Few peoples are destroyed without leaving at least several words as testimony of their existence. All place names on Easter Island are purely Polynsian."

 

À ce sujet, Métraux ignorait, ou bien n'a pas fait le lien, de certains mots utilisés à l'Île de Pâques qui sont inconnus dans la langue polynésienne, mais qui ont une signification en Quechua, la langue officielle des Incas. Ainsi en est-il de Vinapu, qui signifie le lieu du maïs fermenté, de Haua, qui signifie un homme du peuple ennobli par l'Inca suprême, et de pukao, mot qui n'a pas non plus de signification en langage polynésien, alors que le mot puka signifie la couleur rouge en Quechua.

 

Nous avons aussi pu voir dans notre étude L'empreinte des Incas que :

" Selon Englert, cette autre langue aurait probablement disparue au fil des générations, bien avant l'extermination des Longues oreilles, bien que certaines façons de s'exprimer aient pu subsister. En effet, selon la tradition orale, les Longues oreilles seraient arrivés sur l'Île de Pâques sans femme et auraient donc pris pour femmes des Petites oreilles. Les enfants étant élevés principalement par leurs mères, les enfants des Longues oreilles apprirent tout naturellement la langue de celles-ci, d'où probablement la disparition progressive de la langue des Longues oreilles. "

 

 

 

Métraux termine en spécifiant que la tradition orale concernant les Longues oreilles et les Petites oreilles, ne concernerait pas l'existence de deux races, mais qu'il s'agirait de deux groupes qui seraient les descendants du même peuple polynésien.

 

Pourtant le tradition orale de l'Île de Pâques spécifie bien qu'il s'agissait de deux peuples différents. Si à l'origine il y a eu effectivement deux peuples sur l'Île avec des caractéristiques très différentes, par la suite les différences entre ces deux peuples se sont largement atténuées. En effet, les Incas, qui d'après nous se seraient installés sur l'Île, seraient arrivés sans femmes puisqu'ils seraient arrivés lors d'une exploration de découvertes et de conquêtes et non pas lors d'une tentative de colonisation. Englert rapporte aussi que la tradition orale mentionne que les Longues oreilles seraient arrivés sans femmes. Les Incas auraient donc pris pour compagnes des Polynésiennes présentes sur l'Île, atténuant ainsi d'autant les caractéristiques incaïques transmises à leurs descendants.

 

 

 

 

On peut donc constater qu'il n'y a pas, à première vue,  d'incompatibilité majeure entre les affirmations issues des constatations de  Métraux et les éléments proposés dans la thèse : L'empreinte des Incas. Notre thèse de la colonisation de l'Île, qui s'appui sur tous les éléments de la tradition orale de l'Île, est cependant bien différente de celle de Métraux.