Ó Jean Hervé Daude

Qui étaient les géants de l'Île de Pâques ?

 

Que pouvait bien représenter le visage des mo  ?

 

Dans son livre Les migrations des Polynésiens, P. H. Buck faisait la remarque  suivante :

 

Cette remarque est intéressante et va nous permettre d'explorer une autre énigme : 

Les moaï étaient-ils à l'image de leurs constructeurs ou constituaient-ils une pure création artistique ?

Buck a oublié un point bien important dans sa réflexion : en effet, les grandes statues des Marquises représentaient des dieux, alors qu'à l'Île de Pâques les moaï représentaient des ancêtres.

Si une représentation d'un dieu est presque nécessairement conçue de manière abstraite (à moins qu'il s'agisse d'un objet matériel ou d'un être vivant divinisé), une représentation d'ancêtre peut être un tant soit peu à l'image de ce qu'il était ou même être très représentatif.

Donc, contrairement à ce Buck pensait, les statues des Marquises pouvaient être des représentations abstraites de dieux, alors qu'à l'Île de Pâques, puisque d'après la tradition orale les moaï seraient des représentations d'ancêtres, ceux-ci pourraient être à l'image de ces mêmes ancêtres. Des ancêtres qui, comme le décrivait Brown, seraient des hommes impérieux, au menton accusé et aux lèvres méprisantes faisant la moue.

 

-----------------------------

Voici à ce propos quelques extraits du livre : 

Île de Pâques - L'empreinte des Incas

-----------------------------

Le visage des moaï

Ce qui surprend le plus lorsqu'on regarde les moaï, c'est que leurs visages ne ressemblent pas aux visages des Pascuans, ni d'ailleurs à ceux des Polynésiens en général. En effet, les visages des moaï, lesquels se ressemblent presque tous, présentent de longues oreilles, un nez long et effilé, de larges narines, des lèvres minces affichant une moue dédaigneuse et un menton pointu : ce qui est notamment le cas du visage du moaï d'Orongo, considéré comme le moaï type des moaï érigés sur les ahu.

Pierre Loti nous a laissé une description des Pascuans qu'il a rencontrés lors de son escale à l'Île de Pâques. Il décrit leur visage comme présentant un petit nez en bec de faucon et des yeux trop rapprochés.

D'après d'Orbigny, il existe une assez grande variété de physionomies chez les Polynésiens, dépendamment des îles d'où ils proviennent. Mais si on se fie aux îles Marquises et à Tahiti, d'où seraient originaires les Polynésiens qui ont colonisé l'Île de Pâques, les Polynésiens ont, toujours d'après d'Orbigny, dans l'ensemble, une physionomie agréable : leur visage serait caractérisé par un nez un peu large et par une mâchoire supérieure et des lèvres sensiblement saillantes.

Or, il est maintenant reconnu que les Pascuans présents sur l'Île lors de l'arrivée des premiers explorateurs sont originaires de la Polynésie et fort probablement, d'après Métraux, des Marquises ou de Tahiti et en auraient toutes les caractéristiques, jusque dans leurs faciès. Ainsi, le visage des moaï ne ressemble pas aux visages des Pascuans, ni même à celui des Polynésiens en général.

Comme nous l'avons déjà mentionné, à son apogée le peuple inca était un rassemblement de plusieurs tribus asservies sous la domination d'une tribu initiale, les Quichuas, et n'était donc pas homogène. Cependant, à l'origine et durant une longue période de temps, certains peuples andins, notamment les Quichuas et les Aymaras présentaient une certaine homogénéité.

D'Orbigny considère en effet que les Quichuas et les Aymaras, originaires du plateau andin, seraient une ethnie distincte sur le continent américain. Quoique différents par leurs idiomes, les Quichuas et les Aymaras offrent une très grande ressemblance physique.

" Leur nez, remarquable, est toujours saillant, assez long, (…) les narines sont larges, épatées, très ouvertes (…) la bouche est plutôt grande que moyenne, sans que les lèvres soient très grosses (…) Leur physionomie est, à peu de chose près uniforme, sérieuse, réfléchie, triste même. "

 

Bien que nous ayons très peu de représentations fidèles du visage des peuples andins de l'époque, des fouilles effectuées en 2004 par une équipe de l'Université de Helsinki sur l'île de Pariti, au beau milieu du lac Titicaca, ont permis de mettre à jour, parmi de nombreuses poteries inédites, une tête dont le visage correspond en tout point à cette description.

 

 

 

 

Dessin d’une ancienne poterie découverte sur une île du lac Titicaca

lors de fouilles effectuées par des chercheurs de l’Université de Helsinki.

L'andin représenté par cette poterie portait le llautu.

 

 

 

Moaï du Rano Raraku.

 

La similitude des caractéristiques du visage entre la poterie andine ci-haut

et les moaï de l'Île de Pâques est pour le moins surprenante.

 

 

On remarquera que cette poterie représente un personnage dont les lobes des oreilles sont percés et étirés, tout comme ceux de la famille royale et des nobles à qui l'Inca suprême avait permis que soit étendu ce privilège, et tout comme ceux des Longues oreilles de l'Île de Pâques.

Ce personnage porte aussi un turban enroulé autour de la tête, tout comme la famille royale inca qui a d'ailleurs repris à son compte cette tradition ancestrale préincaïque. Comme le souligne D'Orbigny, les Incas doivent en effet aux Aymaras une partie de leur culte et de leur art. Ces deux nations offrent la plus grande ressemblance physique et morale :

" (…) mêmes coutumes, mêmes aptitudes intellectuelles, mêmes industries, même costumes. "

 

Le personnage andin sur cette poterie a des traits bien caractéristiques : un nez long et droit, des lèvres minces dessinant une forme de moue, un menton pointu et des oreilles aux lobes allongés par le port de pendentifs.

Si nous comparons la figure du personnage représenté sur la poterie avec la figure des moaï de l'Île de Pâques, nous notons une ressemblance certaine. En effet, le visage de la poterie correspond bien aux caractéristiques générales du visage des grands moaï de pierre : le nez droit et long, les lèvres minces dessinant une légère moue, un menton légèrement pointu, le tout dégageant un air sérieux, réfléchi, même triste ...

Si le visage sur cette poterie est bien représentatif du visage des peuples andins, le visage des moaï nous semble alors bien plus représentatif des Sud-américains du plateau andin que de celui des Pascuans ou des Polynésiens.

-------------------------------------------

 

Toujours selon D'Orbigny, l'art sculptural des Incas se démarquait de la rudesse artistique des peuples voisins et s'en distinguait par son style naturaliste.

D'Orbigny conclut en mentionnant que les Incas étaient parvenus

" … à un degré de perfection tel, qu'après un pas de plus, il serait entré dans la voie qu'on assigne à la vraie sculpture, l'expression dans la vérité."